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Tuesday, November 3, 2026

On prépare l’avenir

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Il y a déjà un bon cinq, six ans que le Bingo Masson a fermé ses portes, mais l’immeuble de briques brunes n’avait pas encore été détruit. Pendant tout le mois d’octobre, j’ai observé, au coin des rues Lafond et Masson, sa lente agonie jusqu’à sa démolition, entendu les derniers râles de l’ancien temple de la chance et du hasard. Un itinérant qui squattait le sous-sol a d’ailleurs bien failli périr dans la gueule d’une pelle mécanique.

Aujourd’hui, il n’y a plus rien. J’ai beau passer et repasser devant le fantôme de l’immeuble, jeter chaque fois un œil dans l’asphalte fendu à la recherche d’une vieille carte de bingo jaunie, ou d’un porte-bonheur, petit éléphant de porcelaine, patte de lapin, bibelot oublié dans les décombres, en vain. Il n’y a pas l’ombre d’un jeton coloré. Tout a disparu, même l’odeur qui planait à l’arrière du bâtiment. Dans la ruelle, ça sentait toujours un peu les oignons frits et les regrets. Il était temps qu’on en finisse, non ? Alors pourquoi ça me fait un petit pincement, moi qui n’y ai même jamais mis les pieds ?

C’est peut-être parce que j’écoute l’album Alouette ! des Louanges quand je marche dans mon quartier. Oui, je sais, je vous en ai parlé déjà, mais je ne me tanne pas. Je découvre d’autres couches de sens aux paroles, et je l’écoute autrement, selon ce qui arrive et nous arrive collectivement. L’album est paru au printemps, mais j’ai encore le motton quand j’écoute Ne me quitte pas des yeux. Inutile de préciser que Le gars dans le cadre de porte m’achève à tout coup. « Je suis la main sur ton épaule / Celle que l’on dépose / Pour dire “ça va aller” ». C’est une chanson qui parle de proche aidance, sujet abordé aussi par Louis-José Houde dans son nouveau spectacle, Et jusqu’à la fin la beauté, dont on dit que c’est son meilleur. « Aujourd’hui je pousse la chaise roulante / Je suis assis au fond de la chambre / Je vous aide à vous relever ». Vincent Roberge est nommé neuf fois au gala de l’Adisq, dans les grosses catégories : Auteur ou compositeur, Artiste masculin, Album de l’année – Choix de la critique, Album de l’année – Alternatif. J’espère qu’il ne se fera pas damer tous les pions et les Félix par les frères de Poitrine (même si je les adore).

Je pense aux 108 vieux et vieilles à Val-d’Or qui devront quitter leur résidence, ainsi qu’on l’a appris la semaine dernière. L’immeuble d’une vétusté anormale, repatché à la va-vite, dans l’urgence, fermera ses portes dans un an. « À mon âge, on ne bouge plus », a dit l’une des résidentes dans un reportage. Dans une région où le taux d’inoccupation est de 0,7 %, où iront ces gens soudainement plongés dans l’incertitude ?

Où se sont relogés ceux qui habitaient dans les 94 logements sociaux de la Résidence de la Rive-Nord, à Repentigny, encore une fois des personnes âgées ? Leur demeure, un organisme sans but lucratif d’habitation (lire un rare loyer à prix abordable dans la jungle ambiante), a été vendue au secteur privé. La transaction a eu lieu sans la permission du gouvernement. Comment se fait-il que tant de gens perdent leur toit du jour au lendemain et qu’il leur faille se battre pour empêcher que ces choses adviennent ?

De jeunes requins achètent des immeubles dans les quartiers défavorisés, a-t-on appris à l’émission Enquête, le 22 octobre. Sans scrupule ni empathie, ces rapaces — des influenceurs — exploitent les personnes vulnérables, s’enrichissent sur le dos de locataires qui ne connaissent pas bien leurs droits, des gens fragilisés ou âgés, qui vivent dans une certaine précarité. En pleine crise du logement, ils collectionnent les « portes » comme au Monopoly, brisent des vies en toute légalité. Comment est-ce possible ?

Il y a un an, ma mère perdait son logement, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Comme la quarantaine de locataires de l’immeuble où elle vivait, Denise, 80 ans, s’était fait réveiller à 9 h du matin par quelqu’un venu lui dire de prendre ses affaires pour quelques jours, car le bâtiment menaçait de s’effondrer. Ma mère a fait sa valise, sans savoir si elle allait pouvoir remettre les pieds chez elle, ni quand. « Ça prend un village pour élever un enfant », répète-t-on. Ça en prendrait un aussi pour s’occuper d’une personne âgée qui se fait jeter à la rue. Ma sœur, mon chum, mon beau-frère et moi avons accompagné ma mère dans les visites précipitées de logements. Bouleversée, elle a trouvé un nouveau nid, mais elle l’aime moins que le précédent. Ce n’est pas son choix de vivre là.

Bientôt, son ancienne maison — réparée, rénovée — sera habitable à nouveau. Pour que ma mère puisse y retourner au même coût, il aurait fallu qu’elle accepte d’attendre sans savoir combien de temps. Ma mère a préféré déménager, car les communications n’étaient pas claires ni très engageantes. Denise est déprimée. Parfois, quand on rentre avec elle, elle se trompe et prend le chemin qui mène à son ancienne adresse, un peu comme les chats qui refusent de quitter un territoire quand la famille déménage et retournent par eux-mêmes là où ils étaient bien.

Avec toutes ces histoires en tête, comment ne pas être d’humeur automnale en assistant, jour après jour, à l’effondrement d’un endroit qui procurait de la joie à ceux et celles, surtout, qui le fréquentaient ? Quand ma fille était petite, elle adorait voir le cortège de « petites madames » circuler dans le quartier les soirs de bingo, et allait les saluer. Quand la soirée se terminait, on voyait leurs maris écouter le hockey dans leur voiture stationnée devant le Bingo Masson, tandis que d’autres jasaient et fumaient une cigarette à l’arrêt d’autobus.

Aujourd’hui, il n’y a là rien d’autre qu’une affiche sur la clôture grillagée qui met les passants en garde : « DANGER ZONE DE DÉMOLITION ». Je remarque que, plus bas, en petits caractères, il y a quelque chose d’écrit. Je m’approche pour lire. « On prépare l’avenir… » Je fronce les sourcils. Ces trois points de suspension me laissent perplexe et bien dubitative sur la manière dont on procède.

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