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Monday, October 26, 2026

Les pesticides dans l’eau potable réglementés… par leurs fabricants

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Des chercheurs se demandent comment des fabricants de pesticides ont pu produire eux-mêmes les données permettant de déterminer les concentrations acceptables de leurs propres produits dans l’eau que boivent les Canadiens.

C'est ce que révèlent des documents accessibles sur le site de Santé Canada, qui montrent notamment que des études commanditées par Monsanto, il y a plus de 45 ans, ont été utilisées pour établir les recommandations fédérales sur le glyphosate, toujours en vigueur en 2026.

Ce produit est l'ingrédient principal du Roundup, l’herbicide le plus vendu au pays, commercialisé par Monsanto, entreprise acquise par Bayer en 2018. En 2015, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) classait le glyphosate comme probablement cancérigène pour l’humain.

Des bouteilles de désherbant Roundup sur une tablette de magasin.

Des bouteilles de l'herbicide Roundup dans un magasin. (Photo d'archives)

Photo : Getty Images / Justin Sullivan

Cette classification est notamment basée sur des recherches démontrant des liens entre l'exposition au glyphosate et certains cancers, dont le lymphome non hodgkinien, qui touche le système lymphatique. D’autres études ont également soulevé des préoccupations concernant les effets de cette substance sur la grossesse.

Pendant la grossesse, ça peut augmenter le risque de prématurité et de petits poids à la naissance. C’est démontré qu’il y a des effets néfastes sur la santé.

Il semble vraiment que c'est l'influence de l'industrie qui fait en sorte que la norme ne tient pas compte de la classification comme cancérigène probable par l'OMS, ou même des effets de perturbation endocrinienne, donc de perturbation des hormones, même à faible dose, ajoute Mme Bouchard.

Portrait de Maryse Bouchard.

La professeure de santé environnementale à l'INRS, Maryse Bouchard (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada

Un conflit d'intérêts flagrant

Le recours à ces études financées par l'industrie est vivement contesté par plusieurs experts, dont Bryn Williams-Jones, professeur de bioéthique et directeur du Département de médecine sociale et préventive à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

C’est un conflit d’intérêts flagrant. Les fabricants ont tout intérêt à promouvoir leurs produits et à influencer la réglementation. C’est totalement inacceptable.

Le chercheur se dit particulièrement surpris de constater le recours à des études industrielles aussi anciennes, une pratique qu'il compare à celle employée autrefois par l'industrie du tabac.

Une photo professionnelle de Bryn Williams-Jones.

Bryn Williams-Jones, membre du Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal (Photo d'archives)

Photo : gracieuseté

Si ce qui entre n'est pas fiable, ce qui sort ne l'est pas non plus. Quelque chose qui a 45 ans, c'est un document historique, mais ça ne devrait avoir aucun impact sur ce qu'on fait aujourd'hui, parce que ce n'est pas ça, la science. Dans ce genre de domaine, une étude qui date d’il y a cinq ans est souvent périmée, dénonce-t-il, sans détour.

Le recours à des études anciennes financées par l'industrie ne concerne d'ailleurs pas uniquement le glyphosate.

Radio-Canada a également pu confirmer l’existence d’études réalisées dans les années 1980 par des géants de l’industrie agrochimique qui ont servi à établir les normes pour quatre autres pesticides : le métolachlore, l'acide 2,4-dichlorophénoxyacétique (2,4-D), l'atrazine et le dicamba.

La version de Santé Canada

De son côté, Santé Canada arrive à des conclusions différentes sur les risques associés au glyphosate. Dans sa dernière réévaluation complète du glyphosate, publiée en 2017, l'organisation fédérale a conclu que la substance était peu susceptible de présenter un risque de cancer chez l'humain.

Selon elle, l'exposition au glyphosate par l'alimentation et l'eau potable ne présente pas de risque préoccupant pour la santé. La recommandation fédérale sur la concentration de glyphosate dans l'eau potable n'a pas été actualisée depuis 1995.

L'utilisation du glyphosate a toutefois considérablement augmenté au Canada depuis. Selon le plus récent rapport sur les ventes de produits antiparasitaires, en 2024, il s’est vendu 25 fois plus de glyphosate qu’il s’en vendait en 1995.

Thibault Rehn a cofondé l'organisme militant Vigilance OGM en 2010.

Thibault Rehn a cofondé l'organisme militant Vigilance OGM en 2010, à Sutton.

Photo : Radio-Canada / Guillaume Renaud

C'est scandaleux que le gouvernement puisse dire encore en 2026 qu'il base son évaluation sur la science alors qu'il se base sur une étude du principal producteur de l'époque, Monsanto, et qui date de plus de 45 ans, dénonce le directeur général de l'organisme militant Vigilance OGM, Thibault Rehn.

Le glyphosate est de loin le pesticide le plus répandu au Canada. Il me semble donc essentiel que les évaluations de risques soient faites d'une façon particulièrement rigoureuse. Ce n’est pas ce qu’on voit.

Interrogé sur l'ancienneté et l'indépendance des recherches, Santé Canada défend ses méthodes d'évaluation, qu'il affirme conformes aux standards scientifiques internationaux.

Santé Canada exige que l’industrie se conforme aux lignes directrices et aux principes établis par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) afin de garantir l’exactitude des informations. Ces lignes directrices reposent sur les principes des bonnes pratiques de laboratoire, mentionne l’organisation par écrit.

Des drapeaux et un logo géant de l'entreprise devant une de ses usines.

La multinationale Bayer a fait l'acquisition du fabricant de pesticides Monsanto, en 2018. (Photo d'archives)

Photo : Reuters / WOLFGANG RATTAY

Santé Canada ne précise toutefois pas si l'étude de Monsanto de 1981 ayant servi à établir la recommandation sur le glyphosate dans l'eau potable a fait l'objet d'une validation indépendante, ni pourquoi cette recommandation n'a pas été mise à jour depuis 1995.

La recommandation fédérale fixe à 280 microgrammes par litre d'eau potable (µg/L) la concentration maximale acceptable de glyphosate. Les provinces peuvent reprendre cette valeur ou adopter leurs propres exigences. Le Québec applique pour sa part une norme de 210 µg/L, soit 25 % de moins que la recommandation fédérale.

Selon le ministère de l'Environnement, cette différence s'explique essentiellement par un seul facteur : le Québec suppose une consommation de deux litres d'eau par jour, plutôt que 1,5 litre dans le calcul de Santé Canada. Les valeurs de référence demeurent donc celles de l'organisme fédéral.

On voit en gros plan, en contre-plongée, la façade de l'édifice abritant les bureaux de Santé Canada, à Ottawa.

Les bureaux de Santé Canada, à Ottawa (photo d'archives).

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Le Ministère mentionne néanmoins dans une réponse écrite que la santé des citoyens est pleinement protégée à l’égard de l’exposition aux pesticides par l’eau potable.

Un manque de transparence scandaleux

Au-delà de leur ancienneté et de leur financement, l'accès aux études industrielles soulève également des questions.

Si les documents techniques de Santé Canada permettent de remonter aux références d’études menées pour le compte de grands fabricants de pesticides, aucune de ces études n’a été publiée dans une revue scientifique.

Puisque celles-ci sont réalisées directement par les entreprises, elles sont considérées comme des renseignements commerciaux confidentiels, qui ne peuvent donc pas être divulgués.

Une moissonneuse-batteuse lors d'une récolte de canola en septembre 2023 dans un champ à l'ouest de Virden, au Manitoba.

Les pesticides se retrouvent dans l'eau potable, notamment par le ruissellement de l'eau de pluie dans les champs. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Josh Crabb

Santé Canada souligne toutefois que les données d'essai confidentielles peuvent être consultées, sous certaines conditions, après une décision réglementaire. Cette consultation doit faire l'objet d'une demande et peut se dérouler dans une salle de lecture à Ottawa, sans possibilité de copie ou de prise de notes.

Pour Bryn Williams-Jones, la transparence et l'indépendance des recherches sont essentielles au maintien de la confiance du public envers les organismes de réglementation.

Santé Canada nous montre qu’elle n'est pas digne de confiance, et c'est scandaleux.

L’expert estime toutefois que ce n'est pas aux contribuables de payer pour les études nécessaires à la commercialisation de nouveaux pesticides.

Selon lui, la facture devrait plutôt être assumée par les fabricants, mais les recherches devraient être confiées à des scientifiques indépendants, sans intervention des entreprises dans leur réalisation ou leurs conclusions.

Ça se voit dans l'industrie pharmaceutique, notamment. Les compagnies financent des recherches indépendantes qui peuvent être revues par les pairs, comme ça devrait être dans toute bonne démarche scientifique. C'est ce qui devrait être fait ici, explique-t-il.

Des bouteilles du désherbant à base de glyphosate.

Des bouteilles de l'herbicide Roundup, à base de glyphosate.

Photo : Reuters / Yves Herman

Mettre quelque chose sur le marché n'est pas un droit, c'est un privilège accordé par l'État. Si l'industrie ne veut pas fournir des preuves solides et indépendantes, l'État a l'obligation de ne pas mettre le produit sur le marché, ajoute M. Williams-Jones.

Une stratégie de production d’ignorance

Santé Canada a pourtant réalisé plusieurs avancées en matière de transparence au cours de la dernière décennie, particulièrement dans le secteur pharmaceutique.

L'adoption de la Loi visant à protéger les Canadiens contre les drogues dangereuses, mieux connue sous le nom de Loi de Vanessa, en 2014, a notamment élargi les pouvoirs du ministère en matière de divulgation de renseignements commerciaux confidentiels sur les produits thérapeutiques.

La loi permet notamment au ministre de la Santé de rendre publics certains renseignements sans le consentement de l'entreprise concernée, lorsqu'ils sont nécessaires à la protection de la santé humaine.

Ces données peuvent ainsi être examinées et critiquées par des chercheurs indépendants.

À lire aussi :

Marc-André Gagnon, professeur à l'École d'administration et de politique publique de l'Université Carleton, a notamment étudié les enjeux de transparence et de conflits d'intérêts dans les industries pharmaceutique et agrochimique. Selon lui, les avancées réalisées dans le domaine pharmaceutique devraient aussi inspirer l'encadrement des pesticides.

Il n’y a aucune raison politique ou scientifique qui permet de justifier qu'on ne fasse pas sauter la confidentialité pour les herbicides et les pesticides de la même façon qu'on l'a fait pour les médicaments. Malheureusement, on ne semble pas vouloir mobiliser la loi de ce côté-là, soutient-il.

Marc-André Gagnon.

Marc-André Gagnon, professeur à l’École d’administration et de politique publique de l’Université Carleton (photo d'archives).

Photo : Radio-Canada / La facture

Pour le chercheur, le fait que les décisions réglementaires reposent en partie sur des études fournies par l'industrie, sans possibilité d'une contre-expertise suffisamment transparente, contribue à entretenir une ignorance forcée des incertitudes et des effets secondaires potentiels des produits commercialisés.

Les compagnies savent très bien que, si quelqu’un découvre des problèmes liés à leurs produits, elles vont perdre des parts de marché. C’est pour ça qu’elles essayent de maintenir la plus grande confidentialité possible.

Si ma rentabilité dépend de ma capacité stratégique à produire de l’ignorance sur mes produits, on a un sérieux problème. Il faut revoir comment on réglemente ces produits-là, parce que c’est inacceptable, conclut l’expert.

Pour sa part, l’organisme Vigilance OGM interpelle directement le nouveau gouvernement péquiste. M. Plamondon nous a fait comprendre qu’il n’avait pas confiance en Santé Canada. On attend que les nouveaux ministres mettent en place des normes québécoises vraiment basées sur la science, lance son directeur général, Thibault Rehn.

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