Le Canada est-il fiable?
Il y a des mots qui ont une force particulière en diplomatie et en commerce international. Des mots qui, même lorsqu’ils sont prononcés des années plus tard, provoquent un retour en arrière. C’est encore plus vrai quand vous êtes un ancien « politico ». En octobre 2025, le premier ministre était en Malaisie. Une manchette a attiré mon attention : « Carney présente le Canada comme un partenaire fiable ».
J’ai souri.
Ma lecture m’a ramené en 2012, à Petronas et aux investissements étrangers dans notre secteur énergétique, à l’époque où je travaillais au commerce sous le gouvernement Harper. Le mot « fiable » figurait sur tous les cartons de messages clés destinés à nos rencontres à l’international. C’est un mot rassurant. Un prérequis en commerce. Mais qui vient aussi avec des obligations.
Le Canada est-il un partenaire fiable, donc ? C’est une excellente question. Car il ne suffit pas de le déclarer. Il faut que cela se traduise par des gestes, dans la durée. C’est là que le bât blesse.
Lors d’un sommet tenu cette semaine à Toronto, le premier ministre a de nouveau présenté le Canada comme un partenaire fiable devant des investisseurs étrangers. Il n’était pas seul. L’ancien premier ministre Stephen Harper était aussi présent, avec Jean Chrétien. Ce n’était pas une coïncidence. Cela avait une force symbolique assumée : la confiance.
On revient souvent sur le discours de Davos de Carney. Il avait alors présenté le Canada comme une « superpuissance énergétique », une expression que nous n’avons jamais entendue de la bouche de Justin Trudeau. En 2012, à Davos, Stephen Harper avait utilisé les mêmes mots, avec le même objectif : attirer les investissements au Canada.
Dans l’intervalle, le Canada avait eu l’occasion de démontrer qu’il était un partenaire fiable en énergie. L’Allemagne était venue à nous pour réduire sa dépendance à la Russie. Le gouvernement Trudeau lui avait opposé une fin de non-recevoir. Le premier ministre Carney est en train de changer cela. Grand bien lui fasse.
J’ai eu un autre flash-back en voyant le premier ministre Carney signer un partenariat « de 100 ans » avec l’Ukraine. Cela m’a rappelé nos propres missions et déclarations sur l’Ukraine à l’époque. À l’interne, lorsqu’on me demandait quel serait l’objectif de la mission, je répondais par les trois « P » — réaffirmer notre soutien et consolider notre partenariat pour la paix et la prospérité. La formule fonctionnait dans les deux langues officielles.
Sur le fond, je ne peux qu’être favorable à un partenariat en soutien à l’Ukraine. Mais de « 100 ans » ? C’est pousser le symbolisme à un autre niveau. Attention : cela ne veut pas dire que le Canada n’est pas fiable. Sur le plan militaire, que ce soit en Afghanistan, avec l’Ukraine ou le déploiement de nos troupes en Lettonie, le Canada fait sa part.
Économiquement, cela en fait-il un partenaire fiable pour autant ? Ça dépend avec qui, et dans quelle région du monde.
Le Canada est trop souvent perçu à l’international comme un partenaire sérieux, bien intentionné et prévisible sur le plan démocratique, mais dont les orientations peuvent changer au gré des gouvernements, des ministres et des priorités politiques.
Le Canada possède une expertise nucléaire qu’il souhaite exporter, mais il demeure timide lorsqu’il s’agit de montrer l’exemple chez nous. Nous avons vendu des réacteurs CANDU à la Roumanie. Il faudra voir ce que nous ferons de cette technologie et des petits réacteurs modulaires au Canada.
Ottawa annonce régulièrement de nouvelles grandes orientations internationales. Il y a eu la stratégie indo-pacifique, lancée en 2022 comme un véritable changement de cap, voire un « changement générationnel ». Mais une stratégie internationale ne se mesure pas au nombre de documents produits à Ottawa. Elle se mesure à la confiance que nous bâtissons à Delhi, à Tokyo, à Séoul, à Singapour, à Jakarta ou à Manille. Elle se mesure aussi au nombre d’entreprises canadiennes qui exportent davantage, aux investissements qui entrent au pays et aux partenariats qui survivent aux changements de gouvernement.
Même avec le « pivot » vers l’Indo-Pacifique, notre relation avec l’Inde reste à définir. Idem pour la Chine. Et avons-nous une stratégie cohérente qui ne change pas au gré des saisons pour l’Afrique ? Pour l’Amérique latine ? À force de lancer des stratégies, il faudrait se demander combien de temps nous leur donnons pour produire des résultats.
Les investisseurs regardent nos permis, nos infrastructures, nos délais réglementaires, notre fiscalité, notre capacité à construire des projets et notre volonté de maintenir une politique économique au-delà d’un cycle électoral. La fiabilité n’est pas un slogan. C’est une réputation qui se construit lentement mais qui peut se perdre rapidement.
Le Canada possède énormément d’atouts : des ressources naturelles considérables, une main-d’œuvre qualifiée, des institutions solides, un système financier respecté et un accès privilégié à de nombreux marchés grâce à nos accords commerciaux. Mais nous devons cesser de penser que ces avantages parlent d’eux-mêmes.
J’ai une idée : pourquoi ne pas faire une véritable mission commerciale en Europe plutôt que de se contenter d’un discours à Strasbourg. Le défi n’est pas seulement d’attirer des investissements. C’est de convaincre le monde que le Canada va tenir parole. Cette fois.
Cela ne se fera pas dans un sommet. Il faudra cinq, dix ans avant que les investisseurs, les gouvernements et nos alliés puissent regarder en arrière et dire : « Le Canada a fait ce qu’il avait promis. » On pourra alors fermer la porte sur la décennie perdue de Justin Trudeau en matière d’investissements étrangers.
Le sommet sur l’investissement était une bonne chose. Diversifier nos marchés en misant sur l’Europe aussi. Mais si nous voulons vraiment devenir un partenaire fiable, il va falloir commencer par tenir nos promesses et commencer à bâtir. Ensuite, on pourra signer des accords pour « 100 ans ».
Rodolphe Husny a été conseiller politique dans le gouvernement Harper. Il est aujourd’hui chroniqueur, analyste politique et conférencier.
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