«Fjord»: Cristian Mungiu et le refus de prendre parti
Lorsqu’on le retrouve dans la petite salle anonyme où se déroulera l’entretien, Cristian Mungiu tend la main et se présente, non que la chose soit nécessaire. Deux fois lauréat de la Palme d’or, le cinéaste roumain est bien connu des cinéphiles. S’enquérant de la langue de publication, l’interviewé insiste pour faire l’entrevue en français afin d’éviter que certains de ses propos soient « perdus dans la traduction ». On le comprend : Fjord, son film récemment couronné à Cannes, dérange autant à gauche qu’à droite, et les procès d’intention antinomiques vont bon train. Il faut dire que les thèmes abordés, telles l’immigration et la religion, sont hypersensibles.
« Le film est basé sur une vraie affaire qui a déclenché un scandale pas seulement dans la presse roumaine et norvégienne, mais dans la presse européenne, parce que la plupart de ces cas se rendent jusqu’à la Cour européenne de justice », explique Cristian Mungiu, rencontré lors de son passage au Festival international du film de Toronto.
De quoi s’agit-il ? Le film met en scène Mihai (Sebastian Stan) et Lisbet (Renate Reinsve), lui roumain, elle norvégienne. Avec leurs cinq enfants, ils ont quitté la Roumanie afin de s’installer dans la contrée maternelle. Évangélistes pratiquants, Mihai et Lisbet inculquent à leur progéniture des valeurs « traditionnelles ». Ce qui place la famille en porte-à-faux avec le reste de la communauté, progressiste.
Lorsque l’aînée du couple se présente à l’école avec une ecchymose, les services sociaux sont alertés et, comme le veut la loi du pays, les enfants sont illico retirés de la garde de leurs parents le temps de l’enquête, enquête qui met en évidence les a priori et préjugés de l’ensemble des personnes impliquées.
« L’histoire originale est assez proche de ce que vous voyez dans le film, qui est fictionnel, bien sûr. L’idée, pour moi, était d’évoquer cette fracture qui existe dans la société d’aujourd’hui entre deux visions du monde qui sont irréconciliables. Au gré de mes recherches, j’ai constaté qu’il y a beaucoup d’histoires du genre. Pas seulement en Norvège, et pas seulement avec des familles qui viennent de l’Europe de l’Est, mais aussi avec des familles de migrants issues de partout dans le monde et venues dans les pays scandinaves. La Norvège a toutefois la législation la plus sévère en ce qui concerne les enfants. »
De préciser Cristian Mungiu : « Je n’aime pas trop inventer des histoires pour parler de ce qui me préoccupe par rapport à la société. C’est dans des histoires préexistantes, dans le réel, que j’identifie des thèmes qui me touchent et que je souhaite explorer. »
Une seule vérité
À cet égard, si le réalisateur de 4 mois, 3 semaines, 2 jours (première Palme d’or de Mungiu), Au-delà des collines, Baccalauréat, et R.M.N. a jeté son dévolu sur cette histoire en particulier, c’est aussi parce qu’il y a perçu des échos de ce qui se passe dans le monde en général.
« Un monde qui devient beaucoup plus illibéral qu’il y a une vingtaine d’années… Trump est revenu au pouvoir aux États-Unis, l’extrême droite monte en France à un assez haut niveau… En Italie, les choses ont beaucoup changé aussi… J’ai vu une sorte de lien de détermination entre les deux, entre cette histoire et l’état du monde. À travers ce cas, je voulais donc raconter ce qui se passe dans les sociétés actuelles, en me demandant si des fausses revendications et des idées de droite sont une sorte de réponse à des exagérations d’idées de gauche ? »
Là comme ailleurs dans son film, Cristian Mungiu pose la question sans fournir de réponse définitive.
« À la fin, la démocratie, ce n’est pas d’imposer ton point de vue aux autres quand tu arrives au pouvoir. Pas du tout. On devrait au contraire savoir se montrer tolérants avec ceux qui ne partagent pas les mêmes idées que soi. Ce film porte sur une sorte de fondamentalisme de la pensée. Parce que, quand tu es convaincu qu’il n’y a qu’une seule vérité et qu’elle t’appartient, il n’y a pas de conversation possible avec autrui. On associe souvent cette attitude avec la frange conservatrice, mais cette même attitude est observable de l’autre côté. Je me suis dit qu’avec cette histoire, je pourrais parler de ça. »
Point de vue neutre
Justement, au sujet de ces deux « côtés », soit la gauche et la droite, c’est l’un des aspects les plus fascinants, et propices à débats, du film. À savoir cette manière qu’a le cinéaste de montrer les biais cognitifs et les angles morts de tout un chacun. Car dans le film, il n’y a ni bons ni méchants.
Certes, Cristian Mungiu semble placer ses espoirs dans les enfants qui, à l’inverse des adultes s’affrontant sur la base de leurs convictions contraires, se réunissent, se confient et font preuve d’ouverture. Quoique là encore, le film ne condamne pas les parents des uns et des autres. En fait, on ne sent aucun jugement.
« C’était exactement ça, le point de départ, opine le cinéaste. Si tu veux que les gens écoutent une opinion différente de la leur, tu ne peux pas être dans le jugement. J’essaie toujours de construire mes films à partir d’un point de vue neutre. Je me perçois comme un genre de modérateur dans une conversation où je donne les points de vue des deux groupes. Mon point de vue personnel, ce que je pense, moi dans la vraie vie, n’a rien à voir avec le film. »
Pour le cinéaste, c’est une question de « respect envers les personnages », qu’importe ce que lui pense dans son for intérieur.
« Quand je fais un film, je tâche d’offrir à tous les personnages une liberté de soutenir leurs points de vue avec tous les arguments possibles. Si tu ne t’en tiens qu’à un seul point de vue, tu ne parles qu’aux gens déjà convaincus. Et ça non plus, ce n’est pas une conversation. Le film est peut-être polémique, mais il ne cherche qu’à générer un dialogue. Il y a beaucoup de violence, d’angoisse et de haine sur les réseaux sociaux. Ça résulte selon moi de ce conflit qu’il y a entre ces deux groupes. On doit faire quelque chose pendant qu’il est encore temps. »
Un peu d’audace
Or, « faire quelque chose » n’est pas sans risque, comme l’a appris Cristian Mungiu. Dans certaines critiques cannoises, surtout dans la presse française (les médias anglophones ont été plus massivement enthousiastes vis-à-vis le film), on a assisté à des lectures opposées. D’aucuns ont soutenu que Mungiu a voulu dire ceci, tandis que d’autres ont plutôt soutenu qu’il pensait cela.
D’où le fait que Fjord, lauréat outre de la Palme d’or, du Prix du jury œcuménique et du Prix de la critique internationale, ait été qualifié de « réactionnaire » et de « nuancé », au choix.
En cette ère de polarisation tous azimuts, est-ce difficile de faire un cinéma qui épouse ce « point de vue neutre » dont se réclame Cristian Mungiu ?
« Oui, c’est très difficile, parce qu’on vit dans une société où les gens veulent désormais imposer leur point de vue, qu’ils considèrent comme seule vérité. La liberté que j’espère qu’on a gagnée, c’est d’exprimer ce qu’on pense et ce qu’on croit sans avoir peur d’être, disons, “cancellé”. »
Ce qui, aux dires du cinéaste, demande à présent « un peu d’audace ».
« Parce qu’aujourd’hui, les gens préfèrent ne pas trop exprimer ce qu’ils pensent, ou s’en sentent empêchés, et ça ne fait pas du tout de bien : qu’ils se taisent ne change pas ce qu’ils pensent. C’est notamment pour ça qu’on a parfois des grosses surprises quand les gens votent. Alors que si tu les laisses exprimer leurs frustrations, tu peux en venir à comprendre pourquoi ils pensent comme ils pensent. De là, tu peux espérer corriger les choses. C’est ce que le film essaie de faire, au fond : encourager à avoir un peu d’audace, afin de se parler. »
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