Des choix écologiques qui coûtent cher | Vice de construction à la Commission de la construction

La Commission de la construction du Québec (CCQ) voulait faire un choix écologique en couvrant la façade de son siège social de tuiles de céramique innovantes. Le chien de garde de l’industrie s’en mord maintenant les pattes : le revêtement, devenu dangereux, doit être remplacé. Facture prévue : 5 millions.
Publié à
L’organisme public est loin d’être le seul à vivre ce genre de mésaventure. Alors que les ambitions vertes ont largement conquis le monde du bâtiment dans les dernières années, les prétentions environnementales se heurtent parfois à la réalité.
André Bourassa est un pionnier de l’architecture durable au Québec et a été président de l’Ordre des architectes (2005-2013). Il dit observer avec inquiétude les projets saupoudrés de caractéristiques environnementales aux performances incertaines.
« La sobriété devrait être à la base de toute architecture durable. Mais quand un architecte veut remplir un portfolio spectaculaire, ce n’est pas ça qu’il vise », lance-t-il en entrevue avec La Presse, sans commenter spécifiquement le cas de la CCQ.
Les concepteurs du siège social de l’organisme, qui se dresse depuis 2012 au bord de l’autoroute Métropolitaine, à l’angle de l’avenue Christophe-Colomb, visaient une certification environnementale élevée. Pour le revêtement de façade, ils ont opté pour des « tuiles importées d’Allemagne » aux fortes « propriétés écologiques », a décrit Noémia L’Heureux-Daigneault, conseillère aux affaires publiques de la CCQ. « À l’époque, ce matériau était utilisé pour la première fois au Québec. »
Dès 2014, des « défaillances » sont détectées, avec des fissures dans certaines tuiles. En 2024, une inspection de façade obligatoire conclut qu’une partie de la façade est en « très mauvais état », deux autres en « mauvais état » et que la situation est dangereuse. Seule option : le remplacement complet du revêtement. L’appel d’offres visant à trouver les architectes qui s’y pencheraient mentionnait, l’an dernier, un budget global de 5 millions pour le projet.
C’est l’organisme public qui paiera. « La CCQ a évalué sérieusement, avec l’avis d’experts externes, les options qui pouvaient être envisagées dans cette situation, incluant les recours judiciaires », mais n’a pas choisi cette voie.
Lemay, la firme d’architecture qui a signé le projet, n’a pas voulu commenter le dossier.
Des exemples pas toujours exemplaires
À Montréal, d’autres bâtiments érigés en exemples de durabilité rencontrent des problèmes.
Le nouvel Insectarium de Montréal, un bâtiment largement vitré qui a la forme d’une serre, a reçu la certification LEED Or et le Grand Prix d’excellence en architecture de l’Ordre des architectes du Québec en 2023.
PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE
L’Insectarium de Montréal
La même année, des problèmes importants de contrôle de la température se sont manifestés : les employés cuisaient lors des journées chaudes et une condensation importante se produisait lors des journées froides. Quelque 3,5 millions ont été dépensés pour ajouter un système de climatisation dans une partie du bâtiment, révèle la poursuite lancée l’an dernier contre les concepteurs du projet.
La Maison du développement durable, inaugurée en 2011 rue Sainte-Catherine Ouest, avait l’ambition de devenir l’immeuble le plus écologique au pays.
PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE
Un mur végétal de la Maison du développement durable.
Ses performances environnementales ne sont pas négligeables, mais le bâtiment consomme tout de même 2,3 fois plus d’énergie que prévu au départ, selon une étude réalisée par Équiterre et des universitaires. « Plus de 40 % des occupants sont moyennement satisfaits ou carrément insatisfaits » de la température qui règne dans l’immeuble, selon la même étude, qui date de 2018. L’immense mur végétal de 24 mètres de haut entraîne d’importants problèmes liés à l’humidité, sans que les effets prévus sur la qualité de l’air puissent être démontrés, selon l’étude.
« L’innovation augmente les risques »
Le professeur d’architecture Gonzalo Lizarralde, de l’Université de Montréal, a participé à l’élaboration de cette étude post-occupation. Dans le cadre de ses recherches, il se demande « comment on passe d’objectifs – qui sont souvent louables et pertinents – à la réalité » en matière d’architecture.
Dans un ouvrage récent, M. Lizarralde regrette qu’« aujourd’hui, à peu près tout peut être considéré comme “vert”, “circulaire”, “résilient”, “durable”, “participatif”, “innovateur” ou “intégrateur”. Les acteurs politiques et économiques puissants utilisent de plus en plus ces notions pour promouvoir et légitimer leurs propres objectifs, écrit-il. Nous, les acteurs de l’aménagement, les adoptons aveuglément sans réfléchir à leurs conséquences et sans nous soumettre à une véritable réflexion sur leur utilité. »
Il appelle les architectes à approfondir leur réflexion sur ces questions et à discerner le vrai du faux.
Il faut toutefois laisser de la place aux nouveaux produits et aux nouvelles techniques, ajoute-t-il en entrevue. « L’innovation augmente les risques, ça, on le sait. C’est par nature un risque additionnel », explique M. Lizarralde. Mais « l’innovation est nécessaire parce qu’on a de nouveaux problèmes, parce qu’on a de nouvelles situations ». Il note d’ailleurs que le Québec est « toujours en retard » sur l’Europe pour l’adoption de nouveautés en matière d’architecture.
De son côté, André Bourassa montre du doigt de nouvelles tendances associées à l’architecture durable, mais qui peuvent avoir des impacts environnementaux négatifs.
« C’est épouvantable combien le vitrage fait partie, dans l’imaginaire collectif, de ce qu’est un bâtiment écologique », fait-il notamment valoir. Or, « on est dans un climat où – aux dernières nouvelles – il faut chauffer l’hiver et climatiser l’été. Est-ce qu’on est obligé d’avoir une façade vitrée qui nous force à climatiser de façon exagérée ? »
L’idée des toits verts appliqués à tous les bâtiments ne le convainc pas non plus : l’importance des éventuels travaux de réfection n’est souvent pas prise en compte au moment de l’installation. « Il y a des architectes qui proposent des toits végétaux sur les écoles parce que ça a l’air écologique, dénonce M. Bourassa. Mais quand ça va être le temps de refaire la membrane, où vont-ils prendre le budget ? »
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.