Centres de données détruits en Russie | Un impact marginal sur la désinformation au Canada

(Ottawa) D’importants centres de données russes ont été détruits récemment par des drones ukrainiens, mais ces attaques ont-elles vraiment mené à une baisse de la désinformation en ligne, comme le prétend le président Volodymyr Zelensky ? Ce n’est pas aussi simple, préviennent des experts.
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Dimanche, lors de son discours au Forum de Varsovie sur la sécurité, le président ukrainien a déclaré qu’il était « soudainement devenu un peu plus facile de respirer sur de nombreuses plateformes de réseaux sociaux » à la suite de la riposte de l’Ukraine contre des centres de données russes.
« Il y avait moins de haine, moins de divisions et moins de provocations parce qu’il y avait moins de robots », a-t-il affirmé.
Ces robots, aussi nommés bots en anglais, sont des programmes informatiques servant à propager de manière très large des contenus sur les réseaux sociaux, incluant de la propagande et de la désinformation.
Des internautes canadiens ont fait le même constat que le président Zelensky. C’est le cas de Jason Scott, un influenceur albertain fédéraliste très actif sur le réseau social américain X. Il a fait le lien entre la destruction des centres de données russes et la baisse de l’achalandage vers les publications de Jeff Rath, figure de proue du mouvement séparatiste albertain, et celles de la première ministre Danielle Smith.
« Une exagération »
Trois attaques ont été signalées depuis le 8 octobre contre des installations de Yandex, surnommé le « Google russe », qui gère le moteur de recherche le plus populaire de Russie de même que des applications de commande de repas et de taxis comptant des dizaines de millions d’usagers.
Elles ont entraîné une chute du trafic internet provenant de Yandex, comme l’a constaté l’entreprise américaine d’infonuagique Cloudflare à l’aide de sa plateforme de données sur le trafic internet mondial nommée Cloudflare Radar. Son graphique a été repris par des internautes, incluant des personnalités politiques européennes, comme preuve d’une baisse de la désinformation russe.
Or, la directrice de la cybersécurité de l’entreprise, Jackie Dutton, précise que ses données mesurent « les requêtes automatisées adressées aux sites web du réseau Cloudflare et non l’activité sur les plateformes de réseaux sociaux ni la désinformation ».
Les requêtes automatisées proviennent de robots d’indexation, qui servent à référencer le web pour les moteurs de recherche comme celui de Yandex, et de scripts pour rendre les pages web interactives.
Le collectif Antibot4Navalny, qui traque les opérations d’influence en lien avec la Russie, juge aussi que la lecture des graphiques de Cloudflare Radar par certains internautes est erronée et « n’a rien à voir avec [les bots sur] les réseaux sociaux ».
« La perte d’activité la plus notable, elle est pour le consommateur quotidien en Russie, elle n’est pas sur les bots de désinformation », observe Hervé Letoqueux, président-directeur général de Check First, une entreprise européenne qui traque la désinformation en ligne. Il a été jusqu’en 2025 chef de la division des opérations de Viginum, l’organisme de détection des ingérences numériques étrangères au sein de l’État français.
Les attaques contre les serveurs de Yandex ont eu un impact, par exemple, sur la géolocalisation pour les applications de taxi. Il est toutefois difficile d’affirmer qu’elles ont porté un coup à la désinformation orchestrée au Canada ou ailleurs en Occident par le Kremlin.
« C’est vraiment une exagération qui est difficilement mesurable et c’est aussi imaginer que toute la désinformation russe provient des serveurs de Yandex, signale-t-il. Or, ce n’est pas vrai. Énormément de sites de désinformation russes utilisent des infrastructures qui sont basées très concrètement aux États-Unis, en Europe et dans une infrastructure beaucoup plus globalisée. »
Notamment par l’entremise d’entreprises situées en Thaïlande, au Viêtnam, aux Philippines et dans d’autres pays d’Asie du Sud-Est. Certaines de ces entreprises de désinformation russes peuvent acheter de l’espace sur des serveurs de géants du web comme Amazon par l’entremise de petits revendeurs.
Un modus operandi plus sophistiqué
M. Letoqueux reconnaît que la destruction des serveurs de Yandex a peut-être gêné les opérateurs de compte russes qui l’utilisaient pour se connecter à l’internet, mais « c’est tout à fait résiduel ».
Et le modus operandi de la Russie est devenu plus sophistiqué au cours des dernières années, fait remarquer Jean-Christophe Boucher, professeur agrégé au département de sciences politiques de l’Université de Calgary dont c’est l’un des champs d’expertise.
« Dans la majorité des opérations qu’on a vues dans les deux dernières années, les Russes ont tendance à brûler leur réseau de bots après une opération », explique-t-il. C’est-à-dire qu’ils vont mener des opérations de désinformation seulement deux ou trois jours avant un évènement qu’ils tentent d’influencer pour ensuite éliminer tous leurs robots et éviter d’être repérés.
Ils apprennent de leurs erreurs. Ça veut dire qu’ils savent qu’on les surveille et donc ils effacent les traces de leur passage dans le monde numérique le plus vite possible.
Le phénomène a été observé par les fonctionnaires du Mécanisme de réponse rapide du G7 lors des élections en Moldavie en septembre 2025. « Deux, trois jours avant les élections, il y avait une amplification massive de contenu prorusse ou anti-Union européenne et quand on retournait après, l’ensemble du réseau avait été retiré des plateformes », note M. Boucher, qui travaillait alors dans cette équipe au sein du ministère des Affaires étrangères du Canada.
Le Ministère n’a pas été en mesure de répondre à nos questions sur les campagnes de désinformation russes au Canada mardi, mais M. Boucher souligne que des groupes russes qu’il a suivis au Canada, comme Storm-1516 et Portal Kombat, « produisent aujourd’hui du contenu sur le séparatisme en Alberta ».
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