Les caméras de surveillance sont-elles efficaces à Bruxelles, notamment face aux fusillades ?

C’était il y a à peine quelques jours, des coups de feu tirés à l’arme automatique sur une petite placette de Saint-Gilles, connue pour son trafic de drogue, la place dite "des deux bancs". Au moins 18 impacts de balles sont relevés sur place par les enquêteurs. Juliette, maman de trois enfants et habitante du quartier, est un peu dépitée. "C’est la deuxième fois qu’il y a des coups de feu ici en quelques jours", se lamente-t-elle. "En fait, il y a eu des tirs à la Kalachnikov dans la rue, juste ici à côté".
Sur la place, un autre habitant, plus âgé, est fataliste. "Ici, c’est un point de deal pour le crack. Pour la marijuana aussi. C’est une calamité. Et malheureusement, je crois que ce genre de fusillade va continuer".
Ici, ce contrat de base n’est pas rempli
Juliette, elle, a désiré agir. Après cette double fusillade, elle a participé à organiser un rassemblement citoyen pour demander des actions des pouvoirs publics, notamment en matière d’éducation et d’un meilleur encadrement pour les jeunes en errance ou désœuvrés, souvent utilisés par les gangs pour dealer la drogue ou mener ces fusillades. "À un moment, il y a un contrat de base on va dire que, normalement, en tant que citoyen, on passe avec la société, et qui est de se sentir bien dans notre cadre de vie. Ici, ce contrat de base n’est pas rempli".
Juliette habite un quartier de Saint-Gilles touché par une double fusillade en quelques jours. © RTBF
Une caméra sur quatre installée par la zone Polbru a une qualité aujourd’hui problématique
L’un des atouts majeurs pour lutter contre le trafic de drogue et la guerre des gangs à Bruxelles, explique le procureur du roi, ce sont les caméras de surveillance. Sauf que, selon lui, elles ne sont pas au mieux. "Premier problème, on a des caméras qui me font penser qu’elles ont, à mon avis, un âge plus élevé que le mien", dénonce Julien Moinil lors d’une récente interview à l’émission radio Matin Première. "Parce que les images, c’est vraiment d’une qualité médiocre".
On a des caméras qui me font penser qu’elles ont, à mon avis, un âge plus élevé que le mien
Pour le vérifier, nous avons pu entrer dans un endroit habituellement inaccessible, le centre de contrôle vidéo de Safe.brussels. Ici, des policiers scrutent en permanence les écrans où arrivent les images d’environ 4.000 caméras auxquelles ont accès les forces de l’ordre bruxelloises.
Le rendu d’image d’une caméra plus ancienne dont la qualité est jugée problématique aujourd’hui par la police bruxelloise et qui doit, en théorie, être remplacée prochainement. © RTBF
Les deux fonctionnent. Mais la qualité, vous voyez la différence. On n’arrive guère à distinguer les visages ou les plaques de voitures sur la première, alors que c’est simple sur l’autre
Mais parmi ce flot d’images, on le voit rapidement, certaines sont de moins bonne qualité. "Vous pouvez voir la différence", indique Peter Vanisterbeek, l’un des policiers qui gère ce système de caméras pour la zone Bruxelles-Capitale-Ixelles, en montrant un même endroit, mais filmé par deux caméras différentes, issues de générations différentes également. "Les deux fonctionnent. Mais la qualité, vous voyez la différence. On n’arrive guère à distinguer les visages ou les plaques de voitures sur la première, alors que c’est simple sur l’autre. Malgré ces difficultés, on n’a jamais raté une identification, grâce aux autres caméras de meilleures qualités situées autour de celle qui est plus difficile. Elles permettent, en général, de compenser les infos qu’on aurait pu rater".
Le rendu d’image d’une autre caméra, celle-là plus neuve, de meilleure qualité et dépendant de l’administration des routes bruxelloises Bruxelles-Mobilité, par rapport au même endroit. © RTBF
Ce sont les seules images de qualités dépassées que la police acceptera de nous montrer. Même si elle ajoute qu’un quart des caméras installées par ses services sont actuellement dans ce cas. "Une centaine sur le total de 400 caméras qui ont été installées et sont directement gérées par notre zone". Ces caméras plus anciennes doivent en théorie toutes être remplacées. Mais quand ? C’est une autre histoire. "On a un plan qui prévoit une quarantaine de remplacements d’ici une bonne année", explique-t-on à la Ville de Bruxelles. Et pour les autres ? Ou celles qui arriveront dans quelques mois elles aussi à être dépassées ? Pas de réponse claire.
Peter Vanisterbeek devant des écrans de caméras de surveillance au centre régional Safe. brussels. © RTBF
Pannes et pannes… provoquées
Autre souci des caméras, ce sont les ennuis techniques, les pannes et le vandalisme. Entre une caméra sur cinq et une sur quatre, serait régulièrement hors d’usage en Région bruxelloise, entend-on à plusieurs sources.
Et des caméras hors d’usage, ça veut aussi dire que leurs images et leur surveillance se retrouvent inexploitables pour les enquêtes. Frustrant, pour le policier Peter Vanisterbeek. "Ça, c’est un mal qu’on doit subir parce que, comme vous le savez ou vous ne le savez pas, la police doit être transparente. Toutes les positions de nos caméras sont publiques et sont consultables sur des sites web. Donc, naturellement, si on sait où chercher, on sait où les caméras police se trouvent".
Une vue d’une "carte citoyenne" en ligne qui recense l’ensemble de caméras de surveillance présentes sur la Région bruxelloise. © Capture d’écran technopolice.be
Et effectivement, ça nous a étonnés lors de cette enquête : en quelques clics sur internet, on se retrouve face à une carte très bien faite et très précise, qui indique où sont toutes les caméras fixes bruxelloises. De quel type il s’agit. Et même la surface théorique alentour que chacune arrive à filmer, selon son modèle. Une mine d’or pour celles et ceux qui cherchent à se faire discrets. Une moins bonne nouvelle, on peut le supposer, pour la sécurité desdites caméras.
Votre caméra, elle est sur une voirie communale ou régionale ?
Vous arrivez à repérer la caméra à travers les branches et les feuilles ? Et elle, arrive-t-il à vous voir correctement ? © RTBF
Il y a aussi d’autres couacs avec les caméras de surveillance à Bruxelles, qu’on pourrait qualifier de typiquement belges et bruxellois. Par exemple, s’il faut couper des branches qui masquent la vue d’une caméra, cela peut paraître cocasse, mais -sauf urgence absolue- ce sera sans doute plus facile et plus rapide si on se trouve sur une route qui dépend d’une commune, plutôt qu’une voirie régionale. A cause de la multiplication des intermédiaires et des services concernés.
Exemple, à Anderlecht. Nous retrouvons le bourgmestre Fabrice Cumps sur la place du Conseil, juste devant la maison communale locale. En face de l’imposant bâtiment, deux caméras "en forme de dôme", qui dépendent de la zone de police locale. Et à quelques mètres de là, des arbres bien feuillus, en dessous desquels la vue des caméras n’arrive pas à percer. "Si on se rend compte qu’il faut couper des branches ici pour dégager la vue, c’est assez simple", explique le maïeur. "Comme c’est chez nous, j’ai envie de dire, ce sont nos équipes, nos propres équipes d’élagueurs qui vont venir faire le travail. Ça ne devrait pas prendre plus que deux ou trois jours pour aboutir".
Le bourgmestre d’Anderlecht Fabrice Cumps, place du Conseil, avec derrière lui une caméra de surveillance perchée au coin du bâtiment en briques. © RTBF
Mais la situation se complique quand une caméra est placée le long d’une voirie qui dépend de la région. "Là, on devra faire la demande à Bruxelles-Mobilité, qui est le gestionnaire des voiries régionales", précise le bourgmestre Cumps. "C’est à eux de faire les élagages, même si on est sur Anderlecht. Chacun doit gérer ses responsabilités. Mais je crois que Bruxelles-Mobilité n’a pas d’équipe propre pour ce genre de travaux. Et, donc, ils devront sous-traiter à une entreprise. Ça risque évidemment de prendre plus de temps parce qu’ils doivent confier la mission à un prestataire".
Une caméra qui se dessine sur le ciel bruxellois. © RTBF
Des caméras, oui, mais qui pour les faire fonctionner ?
Enfin, il ne faut pas oublier que pour faire fonctionner efficacement des caméras, il faut des policiers. Pour les regarder en direct. Ou pour se rendre sur le terrain en cas d’infractions constatées. Or, à Bruxelles, les zones sont aujourd’hui en pénurie d’agents et d’inspecteurs. "Beaucoup de caméras, ça nécessite beaucoup de personnel derrière pour pouvoir observer les images, les travailler. Et ensuite, alors, il faut aussi du personnel pour aller faire l’intervention. C’est bien de voir qu’il y a quelque chose qui se passe, mais à la fin, il faut quand même envoyer une équipe de police sur le terrain. Ça veut dire beaucoup, beaucoup, beaucoup de personnel nécessaire que les zones de police n’ont pas actuellement", dénonce Frédéric Fortunato, du syndicat de police SNPS. "Sans oublier que les parquets bruxellois et les tribunaux sont saturés. Idem pour les prisons, ainsi que les IPPJ pour les jeunes. Il y a aussi la potentielle frustration des policiers qui arrêtent parfois des dealers le matin et les revoient l’après-midi dans la rue, en train de les narguer, parce qu’il n’y a pas de place ou de moyens pour les arrêter. Dans certaines zones, le briefing du matin qui organise le travail prévoie donc parfois qu’on laisse tranquille le "petit dealer du quartier" qu’on connaît, pour se concentrer sur tout le reste des tâches policières à accomplir durant la journée".
C’est bien de voir qu’il y a quelque chose qui se passe, mais à la fin, il faut quand même envoyer une équipe de police sur le terrain. Ça veut dire beaucoup, beaucoup, beaucoup de personnel que les zones de police n’ont pas actuellement
Frédéric Fortunato, du syndicat de police SNPS. © RTBF
Reste un point sur lequel syndicat et procureur du roi s’accordent qu'il y a déjà beaucoup de caméras en Région bruxelloise. Et qu'il faut peut-être explorer aussi d’autres pistes à l’avenir contre les fusillades, le trafic de drogue et la guerre des gangs. La police, elle, ne se prononce pas vraiment sur la question.
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