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Friday, November 6, 2026

Des emplois dans les écoles et les théâtres réservés aux vétérans russes: une bombe sociale qui risque d’exploser

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Malgré la propagande, les soldats russes revenus du front se retrouvent souvent démunis, en particulier sur le plan de la santé mentale. Et les faits divers se multiplient. © AFP

Alors que la Russie voit grandir le problème des vétérans, mutilés et traumatisés, les pouvoirs publics veulent leur réserver des emplois, dans les entreprises, mais aussi dans les écoles, l’aide à l’enfance, et le secteur culturel public. Des débouchés qui ne soulageront en rien les troubles mentaux de ces hommes, dont la violence est de plus en plus redoutée.

Matthias Bertrand

Source: Meduza, Moscow Time, Russia Post

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Le décompte exact des pertes dans la guerre entre la Russie et l’Ukraine est difficile à établir. Si de nombreux organismes décomptent les véhicules détruits et autres pertes matérielles avec une certaine précision depuis le début de l’invasion russe, il en va autrement des pertes humaines. La seule certitude est que le bilan humain s’avère catastrophique. Le ministère ukrainien de la Défense évoque ainsi 1,6 million de victimes dans l’armée ennemie, dont 2.400 pour la seule dernière journée. En juillet 2026, le groupe de réflexion Center for Strategic and International Studies évoquait entre 525.000 et 656.000 victimes pour l’Ukraine, contre 1,4 million pour la Russie, morts et blessés confondus.

Des soldats à l’école

Que la paix vienne ou pas, le destin de ces derniers, souvent mutilés, risque de devenir un grave enjeu de santé publique dans les deux pays. Une enquête du média russe d’opposition Meduza vient de révéler que Moscou tentait de répondre partiellement au problème de la réinsertion en réservant des emplois aux vétérans. Des lois adoptées dans plusieurs régions russes imposent aux entreprises d’embaucher des anciens combattants, avec des quotas qui peuvent varier. La barre est placée à au moins 1% de la masse salariale dans 50 régions, de Russie mais aussi des territoires occupés de Crimée et de Sébastopol. Dans le kraï de Krasnodar, ce chiffre monte à 4 % des postes réservés aux “participants à l’opération militaire spéciale” dans les entreprises d’au moins 100 employés.

En parallèle, l’État incite les vétérans à postuler dans le secteur public. Les vétérans sont incités à postuler à des postes dans le secteur de l’éducation — notamment comme enseignants dans le primaire ou la maternelle, formateurs dans l’enseignement supérieur, ou psychologues scolaires. D’autres postes ont été ouverts spécifiquement pour les anciens combattants dans le secteur culturel, comme au théâtre d’État de Sterlitamak et à la philharmonie de Vologda, qui recherchent des choristes et des danseurs. Le musée-réserve de Veliki Oustioug cherche des chercheurs dans le cadre de ces quotas, tandis que l’école d’art de Tcherepovets recrute des accompagnateurs musicaux.

On peut supposer qu’il sera difficile, pour ces institutions, de refuser un postulant ancien combattant. Meduza rappelle qu’il est interdit aux employeurs d’exiger des informations sur les blessures subies ou sur un éventuel état de stress post-traumatique (ESPT) lors du recrutement, ou encore de faire mention de ce dernier dans les dossiers du personnel.

Vague d’agressions et de meurtres

Or, les anciens combattants russes sont perçus comme une véritable bombe sociale à retardement depuis que la guerre s’est enlisée. “Certains soldats de retour au pays ramènent de graves traumatismes dans la vie civile et représentent une menace pour autrui, devenant violents et commettant des crimes”, soulignait Russia Info en avril dernier. “[...] “S’assurer qu’ils ne représentent pas un danger pour leur entourage est la tâche la plus urgente à l’heure actuelle.”

Or, depuis 2023, la société russe est confrontée à une hausse sensible de la violence qui accompagne les hommes revenus du front. Les médias indépendants relatent régulièrement des meurtres, des viols et d’autres agressions commis par des vétérans, souvent sous l’influence de l’alcool ou de drogues. Des affaires souvent glissées sous le tapis par les autorités locales, ce qui rend difficile la quantification du phénomène.

Mais ce que les médias soulignaient, des médecins le constatent de plus en plus. Une étude menée par 16 psychiatres et chercheurs médicaux a porté sur 140 militaires traités à l’hôpital psychiatrique n° 1 de Moscou entre 2023 et 2024 ; environ la moitié des participants avait reçu un diagnostic de syndrome de stress post-traumatique à l’admission. Le chiffre tombait toutefois à 18 % à la sortie de l’hôpital, mais de nombreux patients étaient reclassés comme souffrant de troubles mentaux organiques consécutifs à des lésions cérébrales (26 %), de troubles affectifs (20 %), de troubles schizotypiques ou délirants (15 %) ou de dépendance à l’alcool (10 %). Une autre étude, menée sur 140 militaires hospitalisés en psychiatrie à Novossibirsk en 2025, mettait en évidence que 24 % d’entre eux avaient déjà effectué une tentative de suicide.

Un signe de faiblesse

Et encore s’agit-il là des soldats pris en charge. De nombreux vétérans revenus mutilés, ainsi que de nombreux soldats toujours coincés sur le front dans une armée en manque d’effectifs, passent entre les mailles du filet. “En Russie, les militaires consultent rarement un psychologue ou un psychiatre, sauf si leur état devient insupportable ou si leurs proches insistent”, rappelait un psychologue russe au Moscow Times. “Pour un soldat, admettre avoir des problèmes de santé mentale est perçu comme un signe de faiblesse. Cela ne correspond pas à l’image d’un combattant victorieux.”

Si l’intention du gouvernement russe d’offrir des débouchés professionnels à ces hommes n’est pas forcément critiquable en soi, elle devient problématique si aucune prise en charge plus efficace des traumatismes de ces soldats n’est envisagée. Et même potentiellement très dangereuse, si un nombre significatif de ces anciens combattants traumatisés et souvent victimes d’addictions se retrouve dans le système scolaire. La seule manière d’épargner de nouveaux traumatismes à la société russe serait pour Poutine d’accepter de cesser les hostilités. Mais le Kremlin semble préférer continuer de détruire ses soldats et de lâcher à la vie civile ceux qui tiennent encore debout.

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