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Sunday, September 27, 2026

Vies réelles, vies virtuelles | L’outil a rattrapé l’idée

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Chaque dimanche jusqu’en novembre, Patrick Lagacé explore votre relation avec le monde numérique, à partir de témoignages recueillis lors d’un appel à tous auquel vous avez répondu par centaines.

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« L’histoire du dodo, c’est peut-être ce qu’un parent fait de plus intime avec son enfant. »

Charles Ouellet aime ce moment où il raconte des histoires à ses enfants, dans leur lit, juste avant qu’ils ne s’endorment.

Je les imagine, tous les trois, en lisant le courriel qu’il m’a envoyé.

Les deux kids sont sur leurs derniers sursauts d’énergie. Ils flanquent leur père, qui commence…

Il commence l’histoire qui va endormir ses enfants.

Des fois, elle sort de sa tête. Des fois, elle sort d’un livre.

Et les enfants, petit à petit, s’apaisent. Ils se calment. Ils posent des questions, puis ils commencent à cogner des clous.

Le père s’extirpe du lit, éteint la lampe de chevet, dépose un des enfants dans son lit…

Dodo.

Et commencent ces minutes paisibles où les bruits de la marmaille ne sont plus la trame sonore de la maisonnée.

Évidemment, l’un d’eux va réclamer un verre d’eau dans cinq minutes ! Mais ça n’enlève rien à la beauté de ces instants : les minutes d’avant le dodo.

Des fois, disais-je, l’histoire sort de la tête de Charles. Des fois, d’un livre.

Et des fois, depuis quelque temps, l’histoire sort de Toupie.

Toupie, c’est l’application créée par Charles Ouellet, développeur informatique de son métier. Une application destinée à un seul public : ses deux enfants.

La machine invisible qu’est Toupie gobe les infos que Charles lui donne : les idées des enfants, les noms des personnages, les trames narratives.

L’intelligence artificielle fait le reste : elle pond en trois minutes un « livre » illustré où ses enfants sont les héros de leur propre histoire : « On choisit ensemble, ils se voient dans le livre, ils se reconnaissent, ils redemandent la même histoire, plusieurs fois par semaine… »

Il y a un type de personnage moderne qui me tape joyeusement sur les nerfs, quand il est question d’IA : le trop-certain-de-lui-même. C’est un lointain cousin du type qui vous traite d’épais si vous n’avez pas vidé vos REER pour tout balancer dans les cryptomonnaies.

Charles n’est pas ce personnage.

Il m’a écrit un long courriel, lumineux. Argumenté. Un texte ni pour ni contre la technologie. Lucide, avec plein de pépites.

Il travaille avec l’IA. Il maîtrise l’IA. Il n’est ni fasciné ni effrayé par la technologie, qui l’aide grandement dans son travail de développeur informatique en faisant à sa place des tâches répétitives qui lui bouffaient beaucoup de temps, avant. Ce qui prenait une semaine peut lui prendre un après-midi, désormais.

Mais Charles n’est pas dupe. Il voit le ciel des gars d’informatique, comme lui, qui s’assombrit à l’horizon : « Le même outil qui me rend meilleur est celui qui pourrait me remplacer. Les deux affirmations sont vraies. »

Et Charles sort une pépite, comme je vous disais, une phrase magnifique écrite le 14 juillet en réponse à mon appel à tous, dont l’écho est encore plus doux-amer en cette semaine où on a appris que l’IA a peut-être tenu le crayon de Thélyson Orélien : « C’est la première fois que j’ai l’impression que l’outil a rattrapé l’idée. »

La première fois que l’appli Toupie a créé une histoire basée sur ses propres suggestions et celles de ses enfants, Charles dit avoir trouvé l’expérience magnifique.

La deuxième fois ? Le papa a eu un doute.

« Parce que l’histoire du dodo, c’est peut-être ce qu’un parent fait de plus intime avec son enfant. Et je venais d’en confier un bout à une machine. Pas la lecture – ça, c’est encore moi, ma voix, les enfants collés contre moi. Mais l’invention. L’histoire elle-même. Ce qu’on bricolait ensemble, avant : des dragons pas rapport, des fins bâclées à 20 h parce que j’étais brûlé.

« C’était maladroit, mais c’était à nous. »

J’ai relu dix fois cette phrase, qui peut résumer la parentalité à elle seule, avec ses hauts et ses bas : C’était maladroit, mais c’était à nous. Le genre de phrase bien torchée qui me rend jaloux…

Charles doute, comme toujours : a-t-il gagné du temps en créant l’appli Toupie, ou a-t-il sous-traité quelque chose qu’il aurait dû garder ?

PHOTO MARIKA VACHON, COLLABORATION SPÉCIALE

Charles Ouellet

Je n’ai pas de réponse propre. J’en ai une croche : la machine peut écrire, mais elle ne décide pas. Je lis chaque histoire avant qu’une seule image soit dessinée. Si le ton est faux, je la refuse…

Charles Ouellet

Charles s’est fixé deux lignes rouges dans la construction des histoires dans son application : pas de photos de ses enfants ni de photos de leurs amis.

Il jure ne pas se raconter d’histoires (!), il sait que Toupie ne remplace pas les vrais livres : « Un album pensé et illustré par des artistes, qui a demandé des mois de travail, ça restera toujours plus beau que ce qu’une machine a sorti en trois minutes. »

Petite pause ici, pour rebondir sur la dernière phrase de Charles, ci-dessus. Celle où il parle du décalage entre ce que la machine peut raconter et l’œuvre conçue par des artistes.

Vendredi, mon ami Richard Dufour, que vous lisez dans la section Affaires de La Presse, m’a envoyé une chronique de Pierre Foglia.

Pierre est décédé il y a un an. Mais ce n’est pas une vieille chronique que Rickie m’a envoyée, c’est une chronique « écrite » il y a quelques jours, sur la saga Thélyson Orélien.

Une chronique qu’il a trouvée sur le compte Facebook d’une dame du nom de Nancy Vanasse, qui a demandé à l’IA d’écrire une chronique à la Foglia sur la chute de l’auteur de C’était ça ou mourir.

C’est bluffant. Je me suis demandé si Pierre était vraiment mort.

Tout était là, le style, la pensée, la réflexion à voix haute, la pépite sortie du champ gauche, comme ce bout à propos de l’éditeur Boréal qui fait des vérifications sur la démarche de son auteur : « C’est très rassurant, un éditeur qui enquête sur un livre qu’il a déjà publié. Ça ressemble au restaurateur qui vérifie ses huîtres après votre départ en ambulance. »

Je pense que Pierre n’aurait pas utilisé la formule « mon vieux » deux fois dans la même chronique, mais pour le reste…

C’est « comme » lui, « comme » Foglia.

Et peut-être qu’une partie de l’avenir de la pensée repose sur cette conjonction, « comme ».

Charles, encore : « Mon troisième arrive cet hiver. Il va grandir dans une maison où la machine sait raconter des histoires. Je n’ai toujours pas décidé ce que ça veut dire, et c’est peut-être ça, ma vraie réponse à votre question, à savoir comment l’IA figure dans nos vies : je vis avec l’IA comme on vit avec quelque chose qu’on n’a pas fini de comprendre. En m’en servant tous les jours. Et en me demandant, tous les jours, si j’ai raison. »

Les mots de Charles, écrits en juillet et relus fin septembre, ont alimenté ma réflexion tant sur le fond (la pensée) que sur la forme (la prose).

J’ai relu les mots de Charles, samedi, en pondant cette chronique, puis je lui ai demandé, en joke : « As-tu eu de l’aide de l’IA pour écrire le mail que tu m’as envoyé, Charles ? »

Réponse : « J’utilise beaucoup l’IA pour m’aider à organiser mes pensées, ça fait des années que je “jase” avec Claude, que je travaille sur des textes avec cet outil, alors oui, j’ai utilisé l’IA pour écrire mon texte, mais un peu comme pour le roman d’Orélien, ça reste mes idées, ma façon de penser qui est dans le texte. Même si l’IA m’a aidé à rendre ça l’fun à lire… »

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