Aider la famille
Dans un Québec qui se souvient de la revanche des berceaux et des injonctions à ne rien faire qui puisse « empêcher la famille », avait-on vraiment besoin de sortir des boules à mites les « bébés bonus » et les crédits incitatifs pour rester à la maison ?
Personne ne niera qu’on fait moins d’enfants. Pour la première fois en un siècle, le Québec enregistre un déclin, léger, de sa population. Notre taux de natalité, à 8,6 naissances pour 1000 personnes, n’a jamais été aussi bas. À 1,33 enfant par femme, notre taux de fécondité est à un plancher historique. Or, il est aussi en deçà de ce que les Québécois souhaiteraient avoir dans un monde idéal, soit 1,9 enfant.
Que faire de ces espoirs déçus ?
Un Québec vraiment fou de ses enfants aurait déjà conclu que ce ne sont pas les politiques natalistes qui donnent le plus envie de fonder ou d’agrandir une famille. Ce sont des politiques familiales équitables et inclusives, qui s’étirent dans le temps et dans l’espace (à la maison, à l’école, au bureau, dans les villes, dans les services publics) afin de rendre la vie familiale, oui, plus désirable, mais aussi plus juste et satisfaisante, et ce, du berceau jusqu’au départ du nid.
Et puis, il y a l’infertilité, qui progresse. Un adulte sur six est maintenant touché. Divers polluants sont au banc des accusés. L’Organisation mondiale de la santé parle d’un problème sanitaire majeur. Or, les soins médicaux pour contrer l’infertilité ne vont pas de soi. Ils sont traités comme un privilège, avec tout ce que cela suppose d’instrumentalisation politique potentielle.
Les partis proposent un bel échantillon d’approches profamille. En épluchant leur plateforme, on trouve un paquet de bonnes idées, comme la bonification du congé parental (CAQ, PLQ, PQ, QS), la création de places en CPE (PLQ, PQ, QS), le remboursement de trois cycles de fécondation in vitro (PQ), la prise en charge des fournitures scolaires (QS), une baisse des impôts historique pour la famille moyenne (PCQ) ou de l’aide à l’achat d’une première maison (tous les partis).
Tout cela est bel et bon. Mais ça ne marque pas l’imaginaire comme faire miroiter de l’argent en retour de promesses rendues — entendre ici : faire un troisième ou un quatrième enfant pour une prime de 350 $ ou 700 $, comme le propose le PQ, ou rester à la maison pour garder ses enfants en échange d’une allocation de 100 $ par semaine, comme l’avance le PCQ.
N’en déplaise à leurs défenseurs, ce genre d’incitatifs ne sauraient se résumer à la reconnaissance d’un libre choix. Plusieurs y voient à juste titre des reculs potentiels en série. Pour les femmes qui ont joué dans ce mauvais film là et qui paient encore et toujours la part la plus lourde du projet parental, mais aussi pour la société en général, qui aurait beaucoup à perdre à les voir retourner à leur cuisine. Elles ou leurs conjoints, soyons modernes.
Comme si cela ne suffisait pas, ces méthodes traînent un passif en matière d’efficience.
Prenez le « bébé bonus ». Le Québec a déjà éprouvé la formule, de 1988 à 1997. Or, la littérature a montré que cette mesure, jugée spectaculaire et novatrice à l’époque, a surtout eu pour effet d’avancer les naissances, sans grand effet sur la descendance. En plus de coûter bonbon à l’État, ce qui, en ces temps de grande fragilité économique, est loin d’être anodin.
Coup de chance, la Chaire en fiscalité et en finances publiques vient de faire le point sur le « bébé bonus ». Dans son cahier de recherche publié en août, elle a calculé ce qu’il faudrait dégager pour reproduire un élan semblable. En 1992, la valeur maximale de ce « bonus » représentait 41 % de la valeur du soutien financier pour le troisième enfant cumulé pendant les 18 premières années de vie, soit 8000 $ (15 952 en dollars d’aujourd’hui). En 2026, étant donné que le soutien financier pour le troisième enfant d’un couple au revenu médian a fortement augmenté, il faudrait verser 55 000 $, soit 3,4 fois plus. On est à des années-lumière des pinottes promises jusqu’ici.
Pourquoi mettre de l’avant des mesures aussi cousues de fil blanc, alors ?
Il y a visiblement un intérêt croissant pour des interventions ciblées, où l’argent « suit » l’enfant plutôt que le système censé le porter, lui et sa famille. C’est une illusion. Une bonne politique familiale ne cherche pas à assigner une mission démographique ni à isoler les familles les unes des autres ; au contraire, elle ouvre des portes et libère des choix, en tirant tout le monde vers le haut avec elle.
Quant au discours qui fleurit autour d’une natalité de nécessité pour contrer le déclin de la population, ayons le débat, mais sans exclure les personnes qui n’ont pas d’enfants (par choix ou non) et sans verser dans l’odieux de le mettre en opposition avec notre capacité d’accueil. Comment peut-on se dire impuissants aujourd’hui devant des écoles et des services publics qui débordent en montrant du doigt l’immigration et, du même souffle, réclamer plus de bébés ? Si on n’arrive pas maintenant à faire de la place à tout le monde, comment y arriverons-nous demain si jamais les Québécois devaient embarquer massivement dans le train de la famille ?
L’aide à la famille se prépare et se bâtit en société, sur le long terme, pas à la pièce, dans l’immédiat et en vase clos.
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