Le Cameroun commémore le 10e anniversaire de la catastrophe ferroviaire d'Eseka

Il y a dix ans exactement, le bilan du déraillement d'un train reliant Yaoundé à Douala au niveau de la commune d'Eseka laissait le pays sous le choc. Avec 79 morts et plus de 500 blessés, l'accident reste comme la plus grave catastrophe ferroviaire que le pays ait connue.
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C'était il y a dix ans tout juste. Au matin du 21 octobre 2016, alors que la circulation sur la route qui relie Yaoundé à Douala est perturbée, un grand nombre de Camerounais se précipitent à la gare de la capitale politique du pays pour prendre le train et rejoindre Douala, sa capitale économique.
Pour faire face à cet afflux de voyageurs, de nombreux wagons ont été ajoutés à la rame de la compagnie Camrail qui entame le trajet. Le drame se produit un peu plus loin, à une centaine de kilomètres de Yaoundé, quand celle-ci déraille au niveau de la commune d'Eseka, causant la mort de 79 personnes. Plus de 500 blessés sont également sortis des amas de ferrailles.
Parmi eux se trouve Arnaud. Dix ans après, dans la même maison que celle qu'il avait quittée à l'époque pour un voyage qui a failli lui coûter la vie, celui-ci n'a rien oublié. « J'étais dans l'avant-dernier wagon. Lorsque la situation s'est stabilisée et que j'ai repris conscience, je me suis rendu compte qu'il y avait beaucoup de cadavres dans notre wagon et que tous les sièges et les porte-bagages étaient arrachés », se souvient-il.
« Depuis cet accident, ma vie n'existe plus »
Aujourd'hui âgé de 39 ans, Eugénie, elle aussi, était à bord du train. De ce funeste vendredi dont elle a gardé de nombreuses séquelles, elle dit avoir été sauvée par le Ciel. « Je me souviens avoir dit trois fois : "Jésus sauve moi". J'étais coincée en bas du wagon, j'ai commencé à prier et à crier : "S'il vous plait, venez m'aider, venez m'aider", raconte-t-elle à notre correspondant à Yaoundé, Richard Onanena. Il y avait tellement de monde. On ne savait pas qui allait être sauvé et qui allait être laissé là. Le sang coulait de partout, il y avait les cris, les pleurs... ». Victime de plusieurs fractures, dont une au cou, Eugénie s'en est sorti mais a, depuis, perdu toute autonomie. « Je ne peux rien faire moi-même, j'ai toujours besoin qu'il y ait quelqu'un chez moi. Depuis cet accident, ma vie n'existe plus, j'ai tout le temps des douleurs, des pertes de mémoire et mon corps me fait toujours extrêmement mal », déplore-t-elle.
D'autres ont eu, malgré tout, encore moins de chance. C'est le cas de Dorette Dissakè, une notaire de grande renommée à Yaoundé, dont le corps n'a jamais été retrouvé. Si bien qu'aujourd'hui, son mari, l’avocat Thomas Dissakè, poursuit d’inlassables recherches pour connaître la vérité, refusant de faire son deuil. « Avec ma fille et toute la famille, on attend. Sur quelle base pouvons-nous faire notre deuil ? L’idée ne nous traverse pas l'esprit », confie-t-il à notre correspondant Emmanuel Jules Ntap, expliquant avoir récemment engagé une équipe d’experts avec le concours de la Camrail et du ministère des Transports pour sonder le sol d'Eseka dans l'espoir d'y trouver des restes humains. « Comment se fait-il qu'on ne retrouve pas le corps ? L’accident n'a pas eu lieu en mer ! Son wagon s'est renversé à la gare, on l'a soulevé et on n’a rien vu. Est ce qu'une autre voiture l'a écrasé ? Cette énigme est toujours dans ma tête... », reprend le septuagénaire dont la quête de réponses a même conduit à l'exhumation d'une dépouille dans un village de la région du Centre, mais en vain.
Un procès en appel qui n'a toujours pas eu lieu
Il y a neuf ans, le rapport d'enquête rédigé après la catastrophe attribuait le renversement du train Intercity numéro 152 à une vitesse excessive - il roulait à 96 km/heure sur une portion limitée à 40 - mais aussi à une accumulation d'anomalies. Le texte mettait notamment en cause la surcharge du convoi, la rallonge inappropriée de la rame, ou encore l'utilisation de wagons présentant des défaillances au niveau des systèmes de freinage. Il indiquait aussi que la hiérarchie de Camrail avait refusé de prendre en considération les réserves émises par le conducteur du train avant le départ.
Deux ans plus tard, le 26 septembre 2018, la compagnie ferroviaire, filiale du groupe Bolloré, et onze de ses employés avaient été reconnus coupables d’homicide et de blessures involontaires par le tribunal de première instance d'Eseka. L’ancien directeur général de l’entreprise avait écopé de six mois de prison avec sursis, les autres responsables de Camrail de peines allant de trois à cinq mois de prison avec sursis, et le conducteur du train, en fuite, de cinq ans de prison ferme. Des peines et un procès qui n'avaient satisfait personne : dénonçant « l’absence de toute expertise qualifiée et compétente », Camrail avaient, à l'issue, fait appel de la décision. Quant aux avocats des victimes, ils avaient déploré des indemnisations trop faibles au regard des préjudices physiques et psychologiques subis - dont certaines n'ont toujours pas été versées...
Après l'accident, le groupe Bolloré a, lui, garder la concession ferroviaire de Camrail jusqu'à la vente de ses activités de transport à l'italo-suisse MSC en 2022. Quant au procès en appel, il n'a toujours pas eu lieu.
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