Jacques Nadeau, l’art de bien se placer
Nous célébrons aujourd’hui l’œuvre de Jacques Nadeau, un grand photographe, parti trop tôt, le 10 décembre 2025. Oh ! qu’il n’aurait pas aimé cette introduction. Je l’imagine déjà, au fond de la salle avec trois appareils en bandoulière, piétinant comme un cheval rétif dans un enclos trop étroit. Il n’aurait visiblement pas aimé qu’on le traite de… photographe !
Jacques se décrivait d’abord et avant tout comme un journaliste. Là où d’autres dans la profession avaient pris la plume ou le micro pour témoigner du réel autour d’eux, Jacques avait saisi l’appareil photo pour observer et décrire le monde qui l’entourait, raconter ses enjeux, sa souffrance, ses joies, ses rêves ou ses désirs.
Comme photojournaliste, maintenant que la distinction est claire, sa singularité tenait en deux traits distinctifs.
Premièrement, Jacques était rudement bien informé. Il connaissait le terrain, les enjeux et les personnes qui faisaient la une, parfois mieux que les journalistes qui l’accompagnaient sur le terrain. Cette connaissance fine de l’actualité lui permettait de prendre des clichés éclairés et ancrés dans le réel. Une bonne photo de Jacques, c’était la nouvelle en résumé, condensée en une seule image qui racontait autant, sinon davantage, qu’un article au complet.
Deuxièmement, il savait comment occuper l’espace. La photo introductive de l’exposition l’illustre à merveille. On le retrouve dans une position familière pour ceux et celles qui ont fait du terrain avec lui. Il avait le don de se placer entre ceux qui immortalisent l’événement (ses collègues) et ceux qui en font partie (dans ce cas-ci, la police). Sa position préférée, c’était dans le feu de l’action, dans le trafic, quoi.
Positionnement
Dans les sports comme dans les échecs, se positionner, c’est anticiper. C’est devancer l’instant au lieu de le subir. C’est se donner la chance de faire le jeu ou, dans son cas, d’obtenir LA photo du jour.
Connaissance et positionnement. Au-delà des réglages techniques, de la vitesse d’obturation ou de la luminosité, voilà les vraies clefs du photojournalisme à la manière de Jacques Nadeau. Le métier allait bien au-delà des multiples appareils qu’il a égratignés ou fracassés dans sa carrière animée.
À bien y penser, il y a aussi un troisième trait distinctif à l’approche de Jacques Nadeau, et c’est peut-être le plus important. Il était aussi profondément humain. Il inspirait une confiance telle que ses sujets baissaient la garde et se révélaient devant son regard, souvent sans même s’en rendre compte. C’est l’âme de l’artiste qu’ils voyaient tout au fond, derrière l’objectif.
Il savait aussi redonner au suivant, former la relève en enseignement, encourager et aider ses pairs dans le milieu. Il incarnait un esprit de compétition, certes, mais dans la camaraderie plutôt que dans la rivalité.
Je veux remercier Martin Tremblay, photojournaliste à La Presse, dont la présence et l’implication dans ce projet hommage témoignent de cette belle complicité entre collègues photojournalistes. Son texte qui accompagne l’exposition est une pure merveille qui résume l’impact et le lien entre Jacques et ses pairs… ses amis.
Je remercie aussi Virginie Jacques Nadeau, sa fille adorée, ainsi que Yann Fortier, directeur général du World Press Photo, et toute son équipe, d’avoir souligné avec autant de justesse le parcours d’un homme qui aura marqué le photojournalisme d’ici, en débordant largement le cadre du Devoir, son port d’attache.
J’invite les pairs de Jacques dans le milieu du photojournalisme à poursuivre dans cette voie d’entraide et de saine émulation, ce mélange de coopération et de compétition qu’on pourrait appeler une « co-opétition » joyeuse. C’est la plus belle façon de rendre hommage à Jacques Nadeau et de raviver sa mémoire, au détour d’un déclic capturant ce que l’œil ignore au premier regard.
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