Avenir de Santé Québec | Paul St-Pierre Plamondon place ses pions

(Québec) Elle-même ne s’attendait pas à se retrouver à la barre du paquebot de la Santé. Pas étonnant que l’on ait souligné à gros traits le peu d’expérience de la nouvelle ministre Marie-Karlynn Laflamme pour ce mandat casse-gueule.
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Il est vrai que depuis François Legault il y a 25 ans, on a été habitués à des ministres de la Santé qui sont soit des médecins (Philippe Couillard, Yves Bolduc, Réjean Hébert et Gaétan Barrette), soit d’anciennes hautes gestionnaires du réseau (Danielle McCann et Sonia Bélanger).
Il y a bien eu le comptable et homme d’affaires Christian Dubé, mais Paul St-Pierre Plamondon a décidé qu’il demeurerait une exception : pas question de se prendre pour des « top guns », a lâché le premier ministre lors de la prestation de serment de son cabinet.
PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE
Paul St-Pierre Plamondon, premier ministre du Québec
Avant d’être directrice des communications de l’UQAC, vice-rectrice intérimaire pendant un an, la députée de Chicoutimi a été directrice du programme de santé physique et des communications au CSSS du Lac-Saint-Jean-Est. Son poste a été supprimé avec la réforme Barrette, en 2014, comme celui d’un millier d’autres cadres.
Depuis sa nomination, Marie-Karlynn Laflamme dit à la fois que « Santé Québec ne fait plus partie des cartons » et que les travailleurs du réseau « sont épuisés » après avoir été bousculés par « des réformes depuis des années ».
Comment Mme Laflamme parviendra-t-elle à rebrasser les structures sans, pour reprendre l’expression fétiche de Christian Dubé, « shaker les colonnes du temple » ?
Son chef n’a pas vraiment répondu à cette question durant la campagne. Sa promesse d’abolir Santé Québec demeure floue. Il veut conserver certaines fonctions performantes de la société d’État, évoquant l’idée de la remplacer par une « agence », une « nouvelle entité » ou une « task force » au sein du Ministère. Il croit pouvoir économiser de 40 à 100 millions de dollars par année sur le budget annuel de la Santé de 68,7 milliards, une estimation bien imprécise.
Une chose est claire, néanmoins, le premier ministre place ses pions pour trouver une voie de passage.
Un apôtre de la décentralisation
Homme de confiance des caquistes, le sous-ministre Daniel Paré perd son poste – il partirait à la retraite – et est remplacé par Martin Beaumont, PDG du CHU de Québec – Université Laval.
C’était l’un des PDG d’établissement les plus réfractaires à la réforme Dubé et à la création de Santé Québec, avant de finalement s’y rallier, dit-on. « Il s’est rangé derrière la vision, mais c’est précaire depuis le début. La greffe n’a pas vraiment pris », dit une source bien au fait du dossier qui n’a pas l’autorisation de parler publiquement.
La résistance des établissements à la création de Santé Québec est bien connue. Ils sont inquiets depuis le début pour leur autonomie. En 2023, dans une sortie rarissime, six anciens premiers ministres avaient dénoncé une centralisation excessive qui brimait l’autonomie des conseils d’administration et des fondations comme celui de l’Institut de cardiologie. Les leaders du groupe derrière cette sortie étaient Lucien Bouchard de même que Me Éric Bédard, proche des chefs péquistes depuis longtemps et responsable du comité de transition de Paul St-Pierre Plamondon. M. Bédard est lui-même président du conseil d’administration de l’Institut de cardiologie de Montréal.
Martin Beaumont est un apôtre de la décentralisation, ce qui rejoint la pensée du nouveau gouvernement. On le décrit comme un leader respecté. Au Ministère, il s’en trouvera pour l’appuyer dans sa tâche et rapatrier les responsabilités perdues au profit de Santé Québec. La guerre de clochers existe.
Surtout, M. Beaumont est considéré comme le plus apte à trouver une piste d’atterrissage à la promesse floue de Paul St-Pierre Plamondon. Le tout en évitant un crash pour un réseau déjà éprouvé.
Cheffe de cabinet et conseiller spécial
À la surprise générale, Paul St-Pierre Plamondon a choisi une cadre du ministère de la Santé comme cheffe de cabinet pour épauler sa ministre : Annie Massarelli. Elle a 35 ans d’expérience dans le réseau de la santé, dont 20 comme gestionnaire. Elle était vice-présidente du Comité patronal de négociation du secteur de la santé et des services sociaux (CPNSSS). Elle connaît bien les fils qui tissent la vaste toile du réseau.
Elle a sûrement sa petite idée pour arriver à détricoter Santé Québec. Et elle pourra peut-être expliquer comment Paul St-Pierre Plamondon soutient qu’il y a 900 fonctionnaires de plus depuis la création de Santé Québec alors que les chiffres officiels disponibles parlent de 500…
Au Ministère, Annie Massarelli a travaillé pendant des années avec Louis Bourcier, le responsable du recrutement des chefs de cabinet pour Paul St-Pierre Plamondon.
Ancien directeur de cabinet de Stéphane Bédard – le frère d’Éric Bédard – au Trésor sous le gouvernement Marois, M. Bourcier a récemment pris sa retraite comme cadre au ministère de la Santé. Il était le « directeur principal des ressources humaines du réseau » depuis 2019.
Mercredi, il est devenu conseiller spécial du premier ministre.
Friction et suspicion
C’est passé inaperçu, mais Paul St-Pierre Plamondon a écarté Santé Québec pour sa toute première annonce comme premier ministre.
Santé Québec a en effet travaillé à l’élaboration du plan visant à créer plus de places dans les haltes-chaleur et les refuges pour itinérants.
Fallait-il s’attendre à ce que Paul St-Pierre Plamondon l’invite ou salue sa contribution ?
Durant la campagne, il avait accusé Santé Québec de « faire beaucoup de politique » avec différentes sorties – un communiqué de presse le jour de son annonce sur l’abolition de Santé Québec et un rapport de la firme Deloitte sur des économies qu’elle a réalisées le jour du dernier débat des chefs.
Dans ce contexte, un climat de suspicion règne à l’interne, chez Santé Québec. On a remarqué un drôle de hasard : deux membres de la haute direction ont choisi de partir en vacances pendant la campagne électorale, campagne qui promettait de placer l’organisation au centre des débats sur le thème de la santé.
Il s’agit de Patrick Thierry Grenier, chef du bureau de la PDG, des affaires juridiques et de la gouvernance, de même que du vice-président Vincent Lehouillier, qui a déjà été chef de cabinet d’Yves Bolduc et sous-ministre associé à la Santé. Ce dernier préside d’ailleurs le CPNSSS et a donc travaillé avec Mme Massarelli et M. Bourcier.
Les mots dits
Tous les ministres planifient ces jours-ci des rencontres avec les dirigeants d’organismes et de sociétés d’État qui relèvent d’eux. Aucune n’est encore prévue entre Marie-Karlynn Laflamme et Geneviève Biron, patronne de Santé Québec.
PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE
Geneviève Biron, patronne de Santé Québec
Elles ont néanmoins échangé une poignée de main au Salon rouge du parlement, lors d’un cocktail après la cérémonie de prestation de serment des ministres. « Elle m’a dit qu’on va se rencontrer bientôt, et c’est ce que je souhaite », disait à La Presse Mme Biron. Optimiste, elle s’accrochait au fait que Paul St-Pierre Plamondon n’avait pas utilisé les mots « abolition de Santé Québec » dans son discours pour décrire le mandat de sa ministre.
En effet, ces mots, il ne les a pas prononcés.
Mais ils étaient bel et bien écrits dans ses notes de discours, transmises aux médias. Il faut « une décentralisation par l’abolition de Santé Québec », peut-on y lire.
Alors oui, à Santé Québec, on est en droit de se dire que l’on n’en a plus pour bien longtemps.
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