Les villes brûlent et le tourisme continue
Nous connaissons tous l’expression « the show must go on » : le spectacle doit continuer, peu importe les circonstances… Une formule qui prend tout son sens lorsqu’on s’intéresse au phénomène du tourisme contemporain.
La semaine dernière, des lycéens français se sont fait insulter par des touristes exaspérés pour avoir osé manifester et bloquer l’accès au Louvre. On a revendiqué de visiter l’endroit comme si de rien n’était et on s’est indigné de ceux qui faisaient valoir leurs droits. À quel moment le tourisme est-il devenu un mécanisme d’invisibilisation des crises sociales et politiques ?
Lors des mobilisations de la génération Z au Maroc en 2025 (quand des agences de voyages cherchaient à rassurer leurs clients) et des manifestations actuelles en France, on a pu voir une dualité s’exprimer : bien que les crises politiques se multiplient, les touristes veulent en avoir pour leur argent, peu importe les circonstances. Le visiteur a réservé son hôtel et organisé son itinéraire ; il n’a pas prévu de se retrouver au milieu de revendications politiques.
On connaissait déjà le phénomène du tourisme macabre, associé aux lieux témoins de catastrophes et des guerres, et des voyages motivés par la curiosité pour les crises politiques. Mais comment qualifier ce tourisme qui fait abstraction des crises se déroulant devant lui ? De tourisme indifférent ?
Depuis l’invention du tourisme moderne, les villes ont été mises en marché comme des lieux de divertissement et de consommation plutôt que comme des espaces habités par des gens ayant leurs propres revendications politiques. Les destinations se vendent avec des images qui tendent à effacer les tensions sociales ; l’essentiel, c’est de garantir une expérience. Ainsi, aux yeux de certains visiteurs, les manifestations devant le Louvre sont devenues des nuisances plutôt que des expressions d’une vie démocratique.
Cette indifférence touristique ne consiste pas seulement à ignorer ce qui se passe autour de soi, elle repose aussi sur une manière socialement construite de poser un regard sur les lieux visités. Le sociologue John Urry a notamment développé le concept du « regard touristique » : la perception des destinations est façonnée par les images, les attentes et les représentations culturelles. Et ce regard n’est jamais neutre, puisque le touriste cherche à retrouver ce qu’on lui a promis.
Rappelons que le tourisme est un acte profondément politique. Il engage sociétés et espaces, et son industrie est profondément marquée par les rapports de pouvoirs économiques et géopolitiques entre le Nord et le Sud global. Le regard touristique contribue ainsi à transformer les lieux en espaces de consommation répondant aux logiques capitalistes.
Mais qu’arrive-t-il lorsque ce regard se heurte à la réalité politique d’une destination ? Ses habitants, auparavant présentés comme une composante de l’authenticité recherchée par les touristes, deviennent soudainement des indésirables qui perturbent l’expérience, comme si leur milieu de vie n’était qu’un décor au service du divertissement de ses visiteurs et non pas un espace d’action démocratique et politique.
L’indifférence touristique devient alors le prolongement du regard touristique, qui choisit ce qui doit être vu ou non. Un regard qui est à la fois admiratif des monuments historiques de la Révolution française de 1789 et dédaigneux des révolutions contemporaines. Cette contradiction révèle une hiérarchie honteuse : le droit de visiter prend le dessus sur le droit de manifester.
À force de commercialiser les villes comme des destinations, on en vient à traiter leurs habitants comme des figurants dont les revendications ne devraient jamais interrompre le spectacle.
À qui appartiennent les villes ?
Sous des vidéos TikTok de touristes, plusieurs Français plaisantent en leur déconseillant de venir à Paris puisque le peuple y « lave son linge sale » (entendre : y exerce son droit de manifester). Notons que plusieurs protestataires ont tout de même démontré de la considération pour les visiteurs, en prenant soin de traduire leurs pancartes en plusieurs langues, afin de rendre leurs revendications intelligibles pour eux.
Il est paradoxal que les manifestants devant le Louvre semblent eux-mêmes prendre en considération les touristes et les désagréments que leur mobilisation peut occasionner. Depuis quand les populations locales doivent-elles s’excuser d’exercer leurs droits démocratiques dans leur propre ville ?
Paris n’est ni un dortoir pour touristes ni un musée à ciel ouvert : c’est une ville habitée. Des gens y travaillent, y étudient, y vivent et y luttent pour leurs droits. Les Parisiens n’ont pas à mettre leur vie politique sur pause pour garantir aux visiteurs une expérience sans perturbations.
Alors que circulent des vidéos d’accrocs entre touristes et manifestants, c’est à se demander à quel moment ces visiteurs ont décidé de visiter un lieu sans chercher à le comprendre. Si les villes, aujourd’hui, doivent servir de lieux de divertissement même quand leurs habitants se mobilisent pour se faire entendre, à qui appartiennent-elles réellement ? À ceux qui y vivent ou à ceux qui paient pour les visiter ?
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