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Wednesday, November 4, 2026

L’intérêt emprunté, à la manière de Mark Carney

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Mark Carney a trouvé son candidat dans Laurier–Sainte-Marie. C’est un banquier. Enfin, presque. L’ex-patron de Desjardins incarne, sur papier, la version québécoise du produit Carney. Guy Cormier est un technocrate posé, à l’aise avec les bilans, recruté pour bâtir un Canada fort. En publicité, on appelle ça une adaptation régionale. Pas le même produit dans un autre emballage, mais une déclinaison pensée pour un contexte social, culturel et politique différent.

Le marketing a aussi une expression pour ce qui se passe cette semaine à Ottawa : l’intérêt emprunté. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas une stratégie de marque en difficulté. C’est souvent celle d’une marque déjà populaire qui veut se démarquer davantage en s’associant à une émotion qui existe déjà, liée à une vedette, à un événement, à une cause ou, ici, à l’histoire des autres.

Et le gouvernement Carney ne fait pas qu’un seul emprunt. Il en fait deux en une semaine.

Le premier, c’est Desjardins.

En 1897, Alphonse Desjardins est sténographe des débats à la Chambre des communes. Il y entend un député raconter l’histoire d’un Montréalais condamné à verser 5000 $ en intérêts sur un prêt de 150 $. Les grandes banques ne prêtaient pas aux petites gens. Les usuriers, eux, ne se faisaient pas prier.

Trois ans plus tard, Desjardins fonde la Caisse populaire de Lévis dans sa propre maison. Le mouvement grandit ensuite paroisse par paroisse, propriété de ses membres, jusqu’à devenir un pilier de l’autonomie économique du Québec. L’idée est donc née à Ottawa. Près de 130 ans plus tard, Ottawa vient l’emprunter.

Desjardins a d’ailleurs longtemps cultivé sa différence. Il y a eu « Ceci n’est pas une banque », un clin d’œil à Magritte qui a fini par inquiéter bien des nouveaux arrivants, pour qui une institution financière sérieuse est forcément une banque. Puis « Conjuguer avoirs et êtres », un excellent slogan.

Le second emprunt est plus audacieux encore. Le budget que François-Philippe Champagne déposera jeudi s’intitule Maîtres chez nous. En anglais, il est devenu Masters of our destiny.

Le slogan a une longue généalogie. L’abbé Lionel Groulx l’a fait sien dès l’entre-deux-guerres, une génération à peine après la fondation de la première caisse. Jean Lesage l’a repris en 1962 dans le but de nationaliser l’électricité, avec René Lévesque à ses côtés. Il est ensuite devenu un mot d’ordre de la Révolution tranquille, puis une sorte de credo du mouvement souverainiste.

Un slogan emprunté, réemprunté, puis emprunté de nouveau. Mais jamais par Ottawa. Jusqu’à ce que Mark Carney l’adopte pour ses discours.

Soyons justes. Le cabinet du ministre soutient que l’expression « renvoie à une idée profondément ancrée au Canada et au Québec ». Face à Washington, l’envie d’être maître de son destin n’a rien d’exclusivement québécois. Et le Desjardins d’aujourd’hui n’a plus grand-chose de la caisse paroissiale. C’est un géant financier que Guy Cormier a dirigé en p.-d.g., pas en missionnaire. C’est d’ailleurs sous sa gouverne qu’a éclaté, en 2019, la fuite de données qui a exposé les renseignements personnels de millions de membres.

Il n’empêche que voir un gouvernement fédéral se draper, la même semaine, dans deux mythes fondateurs de l’autonomie québécoise, ce n’est pas banal. Québec solidaire a déjà crié au détournement. Le Bloc québécois ne devrait pas tarder.

L’ennui avec l’intérêt emprunté, c’est qu’il faut un jour le rembourser.

Le premier créancier sera Laurier–Sainte-Marie. C’est le Plateau Mont-Royal, le Centre-Sud, le Village. Une circonscription de locataires, de jeunes et d’artistes, plus préoccupés par le prix des loyers et le climat que par les ristournes de fin d’année. Elle a envoyé Gilles Duceppe à Ottawa pendant plus de 20 ans, puis la néodémocrate Hélène Laverdière. Avant Steven Guilbeault, les libéraux n’y avaient pas gagné depuis 1988.

Et Guilbeault est parti parce que le gouvernement Carney a tourné le dos à ses engagements environnementaux. On demande maintenant aux électeurs de la circonscription de remplacer l’écologiste par le gestionnaire. En face, la néodémocrate Nimâ Machouf mène sa quatrième campagne locale, et le Bloc présente Zumretay Arkin, ex-vice-présidente du Congrès mondial ouïghour.

Côté avoir, Guy Cormier ne manque de rien. Reste à conjuguer être… député.

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