Coulisses du palais royal : comment Philippe a tenté de "belgiser" la N-VA et les tensions avec son père


Le palais royal se contente-t-il d’observer la politique belge ? Dans son livre "La danse avec le diable", le journaliste politique flamand Wouter Verschelden décrit un entourage royal qui aurait cherché à influencer les équilibres politiques, notamment en favorisant l’intégration de la N-VA au pouvoir fédéral. Son enquête révèle aussi des épisodes plus inattendus, des tensions familiales aux négociations politiques qui s’éternisent à Laeken.
Pour reconstituer ces scènes, le journaliste a interrogé d’anciens Premiers ministres et des sources proches du palais. Il explore ainsi une relation habituellement opaque, protégée par le principe du "colloque singulier", une règle non écrite qui empêche les responsables politiques de révéler le contenu de leurs entretiens avec le souverain.
Le pari royal : intégrer la N-VA pour contenir le Vlaams Belang
Selon Wouter Verschelden, l’arrivée de Philippe sur le trône, en 2013, s’accompagne d’une nouvelle approche du nationalisme flamand. Le roi et son entourage auraient estimé qu’il fallait éviter que la N-VA, considérée comme plus modérée, ne se rapproche du Vlaams Belang, jugé plus radical.
C’est la théorie du "pare-feu" : plutôt que de maintenir la N-VA à l’écart, il s’agirait de l’intégrer au gouvernement fédéral pour l’amener à participer au fonctionnement de l’État belge et, potentiellement, à faire évoluer ses positions.
Le journaliste résume cette analyse : "Il fallait absolument éviter que le Vlaams Belang, les Flamands nationalistes radicaux et la N-VA, qui sont quand même un peu plus modérés, se mettent ensemble".
Cette stratégie aurait été portée par l’entourage du nouveau roi, qui connaissait mieux les nuances du mouvement flamand. Wouter Verschelden évoque le précédent de Wilfried Martens, ancien Premier ministre qui, selon lui, était au départ un flamingant convaincu avant de devenir une figure de la politique belge.
Bart De Wever peut-il devenir un "bon Belge" ?
La victoire électorale de la N-VA en 2024 a pu conforter le palais dans son pari. Devenu Premier ministre, Bart De Wever est amené à défendre les intérêts de la Belgique, notamment sur la scène européenne. Le dossier d’Euroclear et des avoirs russes gelés en est une illustration : lorsqu’il défend une position belge dans ce dossier, il agit au nom du pays.
Mais rien ne garantit que la participation au pouvoir fédéral transformera les convictions de la N-VA. Le parti défend aussi l’idée d’"occuper la forteresse fédérale" : investir le niveau de pouvoir central pour y imposer ses orientations, notamment à droite.

Est-ce que ça veut dire que Bart De Wever deviendra un bon belge ? Entre guillemets, je ne sais pas. C’est un peu peut-être naïf de le dire
Wouter Verschelden reconnaît lui-même les limites de cette stratégie : "Est-ce que ça veut dire que Bart De Wever deviendra un bon belge ? Entre guillemets, je ne sais pas. C’est un peu peut-être naïf de le dire".
Le palais pourrait donc avoir contribué à installer la N-VA au cœur du pouvoir fédéral sans parvenir à la transformer. Le parti pourrait tout aussi bien utiliser cette position pour réaliser ses propres objectifs. C’est toute l’ambiguïté de cette "La danse avec le diable".
Un roi qui suscite la méfiance du PS
Cette approche a également suscité des tensions du côté francophone. Le 21 juillet 2024, après les élections, Philippe déclarait : "Les résultats électoraux affichent de possibles convergences, c’est une opportunité qu’il nous faut saisir".
Pour Wouter Verschelden, cette formule s’inscrit dans une histoire de méfiance entre le palais et le Parti socialiste. Dès 2014, lors de la formation du gouvernement de la Suédoise, le PS avait eu le sentiment d’être abandonné après le passage d’Elio Di Rupo au poste de Premier ministre.
En 2019, le palais aurait de nouveau insisté sur la possibilité d’une grande coalition entre la N-VA et le PS. Lors des négociations de 2020, un épisode illustre les divergences entre les deux formations. Les formateurs Bart De Wever et Paul Magnette présentent leurs propositions au roi. Philippe découvre alors l’ampleur des réformes institutionnelles envisagées. Lorsque le souverain s’en étonne, Bart De Wever lui répond : "Mais bien sûr, Sire !"
Selon le journaliste, cette scène aurait aussi pu permettre à Paul Magnette de montrer au roi les conséquences possibles de son pari sur la N-VA.
Philippe et Albert II : un manque de confiance
Le journaliste souligne le caractère singulier de la situation : "C’est le successeur du trône qui ne sait pas quand". Selon lui, les relations à Laeken restent froides.
Quatre heures d’audience et un groupe WhatsApp royal
Le livre rapporte également une scène étonnante survenue fin 2019. Georges-Louis Bouchez et Joachim Coens, alors chargés d’une mission dans le cadre des négociations gouvernementales, auraient passé quatre heures en audience auprès du roi. Les deux présidents de parti voulaient connaître le nom de la personne qui serait chargée de la mission suivante. Philippe refusant de le révéler, Georges-Louis Bouchez aurait refusé de quitter les lieux.
Selon Wouter Verschelden, plusieurs sources ont confirmé l’étonnement du palais face à cet épisode inhabituel. Le journaliste décrit le roi comme quelqu’un de très poli et peu direct, ce qui aurait rendu la situation particulièrement délicate.
Autre détail insolite : les souverains européens disposeraient d’un groupe WhatsApp où ils échangent notamment des informations sur leurs dotations et leurs financements. Le journaliste affirme avoir vérifié l’existence de ce groupe, qui leur permettrait de comparer leurs situations et de préparer leurs discussions avec les responsables politiques.
Enfin, Wouter Verschelden décrit la reine Mathilde comme une personnalité importante dans le fonctionnement de la famille royale, la "PDG" et dans la préparation à long terme de la succession par la princesse Élisabeth. Il précise toutefois qu’il ne considère pas son influence comme une intervention politique quotidienne.
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