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Thursday, October 22, 2026

Le Pen, Bolsonaro et Trump partagent un air de famille

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Ce 25 octobre les Brésiliens désigneront leur nouveau président de la République. Au premier tour, le favori Luiz Inácio Lula da Silva est arrivé deuxième avec 45,16 % des scrutins, devancé par son rival d’extrême droite (Parti libéral) Flávio Bolsonaro, crédité de 47,03 %. La probabilité pour que le « fils de », comme son père notoirement corrompu et empêtré dans plusieurs affaires — pratique des rachadinhas (enrôlement d’assistants parlementaires fantômes lui reversant leurs rétributions), détournement et blanchiment d’argent, collusion avec des groupes paramilitaires, soupçons d’implication dans le scandale de la Banco Master — accède au palais du Planalto est élevée. Son triomphe, il le devra alors à une exemplaire culture clanique de la « famille ».

Son père, Jair — condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d’État —, fut président de 2019 à 2023, l’un de ses frères (Carlos) et sa belle-mère (Michelle) viennent d’être élus au Sénat, son oncle (Renato) et son demi-frère (Jair Renan) siégeront désormais à la Chambre des députés. Un autre frère, Eduardo, en exil aux États-Unis, a été condamné à quatre ans de prison pour avoir milité afin que le gouvernement américain pénalise l’économie brésilienne pendant le mandat de Lula. Culture clanique et donc volontiers mafieuse de la « famille ».

Dans les démocraties contemporaines, les dérives dynastiques et entraînées par le népotisme ne sont pas rares. Celles de Donald Trump semblent sans limites. Sa fille, Ivanka, fut sa conseillère officielle pendant son premier mandat, ses fils Donald Jr. et Eric commandent la Trump Organization et font fructifier ses ressources dans un conflit d’intérêts permanent, et son gendre, Jared Kushner, conduit la politique diplomatique américaine — aux côtés de son vieil ami Steve Witkoff, lui aussi promoteur immobilier. Là encore : le sang prime sur la compétence, les règles éthiques élémentaires sont disqualifiées, une partie de la population ferme les yeux, voire est admirative.

Ces trajectoires « racontent beaucoup » sur les performances du récit familial. Lesquelles tirent profit d’une époque propice : la post-vérité élevée au rang de post-réalité, l’état de droit amplement lézardé et l’hégémonie du narratif sur le réel confèrent à l’inacceptable d’être désormais toléré. Les agissements familiaux semblent donc eux aussi inexpugnables.

« Les » Bolsonaro et « les » Trump se replient là où leur confiance est irrésistible — après tout, l’histoire regorge de séides n’ayant aucun lien de sang qui se sont mués en traîtres. Ce recroquevillement sur la famille constitue un réflexe compréhensible du plus grand nombre. Face aux chaos du monde, aux instabilités (politiques, géopolitiques, technologiques, climatiques, économiques), aux sources d’illisibilité, d’inquiétude, voire d’effroi, qui n’est pas tenté de se réfugier là où il se sent spontanément en sécurité, c’est-à-dire en famille ?

Ainsi, lorsqu’un membre du clan est attaqué en justice ou par les médias et les opposants politiques, les Trump, Bolsonaro et consorts peuvent compter sur le soutien d’une partie de l’opinion publique qui s’identifie à leur colère — enflammée par l’entremise des réseaux sociaux.

Glorifier et instrumentaliser la famille

Et si leurs programmes exploitent à outrance le tropisme de la famille traditionnelle — les diatribes anti-avortement, anti-minorités sexuelles, anti-progressisme scolaire constellent leur rhétorique, et tant pis si, à l’image des frasques sexuelles et immorales, jaillit le désalignement des valeurs et des actes —, ce n’est pas seulement pour flatter l’électorat incontournable des églises évangéliques ; la défense et la glorification de « la » famille consolident dans l’opinion publique celles « des familles qui gouvernent ». D’ailleurs, ne proclame-t-on pas « gérer en bon père de famille » ?

L’imbrication de ce qui est ourdi « en haut » et de ce qui est commun « en bas » fait son œuvre. Les actes de népotisme familial semblent bien mieux tolérés que ceux de népotisme amical, l’exigence d’impartialité est déclassée. L’indulgence pour les manigances familiales des élites politiques tient en une question : qui n’a pas cherché un passe-droit ou enfreint la loi au profit de son enfant ? Une célèbre maxime vantant la hiérarchie concentrique des attentions affectives semble faire mouche : « Je préfère mes filles à mes nièces, mes nièces à mes cousines, mes cousines à mes voisines, mes voisines à des inconnus et des inconnus à mes ennemis. » Célèbre, car prononcée par Jean-Marie Le Pen.

Le « cas » de la famille Le Pen est d’ailleurs tout aussi symptomatique que ceux observés dans les Amériques. Le 7 juillet 2026, lorsqu’à l’issue de sa condamnation en appel pour détournements de fonds publics européens Marine Le Pen annonce contre intuitivement sa candidature à la présidentielle, le clan familial — fatras de membres de la « famille de sang » félons et de membres de la « famille de cœur » féaux — se recompose aussitôt autour des « purs ». Un homme clé est à la baguette : Philippe Olivier, beau-frère de Marine Le Pen — et père de Nolwenn, ex-compagne de Jordan Bardella et propulsée directrice de la communication de la campagne.

La réhabilitation de Marion Maréchal — autrice du bien nommé Si tu te sens Le Pen (Fayard, 2026) — marque la marginalisation et la mise au ban de son ennemi, le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, et l’image frappe : le trentenaire est exclu de « la » famille et trouve refuge dans une belle-famille Bourbon des Deux-Siciles antinomique. La guerre d’image « des » familles. Aux Le Pen la solidité, la lignée, la confiance, le pardon ; aux Bourbon des Deux-Siciles l’artifice, la futilité, la fortune.

Et quoi de plus rassurant qu’une femme, mère de famille, amoureuse des chats ? « Il n’est pas fortuit que des élus du Rassemblement national (RN) fassent référence publiquement à son seul prénom Marine », souligne l’universitaire et professeur de littérature Alexandre de Vitry.

« Ce retour de la famille en politique porte un double risque : la reconstitution de dynasties et le népotisme dans l’exercice du pouvoir. Quand la parenté guide les nominations, que reste-t-il des exigences démocratiques d’impartialité et d’intérêt général ? » s’interroge Mélanie Plouvier, professeure de philosophie sociale et politique, à l’aune du cas Le Pen. Sans compter l’irrationnel : les discours, y compris de l’extrême droite, revendiquent de traquer la reproduction des inégalités, et voilà que la famille Le Pen ou le couple Zemmour — Knafo proposent de gouverner le pays comme ils gèrent « leur » parti familial. Avec pour dégât collatéral de discréditer la délégation de décision aux étrangers de la famille, devenus objets de défiance.

Une déclaration de Marine Le Pen sacralise particulièrement sa « stratégie familiale », ou plutôt son exploitation subtile de l’indulgence, voire du soutien qu’elle saura trouver dans l’opinion publique. Quelques jours après la mort de son père le 7 janvier 2025, elle affirme dans les colonnes du JDNews (groupe Bolloré) que l’exclure de son parti fut l’une des décisions « les plus difficiles » de sa vie, et même qu’elle ne se la pardonnera « jamais ». Un mea culpa affectif qui flatte les émotions, stimule les passions — des déchirures aux réconciliations médiatiques, la population raffole des sagas ramenées au commun des mortels — et résonne favorablement dans l’intimité des consciences parce que chacun peut s’y retrouver.

La triangulation, rusée, ne doit échapper à personne : ce mea culpa permet la rédemption de son père et la réintroduction — déguisée — dans l’ADN du RN des outrances racistes, antisémites et xénophobes qui avaient valu son bannissement et pavé la dédiabolisation du parti. Ou comment la miséricorde bien ficelée devient une arme. Redoutable.

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