Plus de 1200 variants génétiques associés à la personnalité identifiés

Êtes-vous du genre à partir en vacances à la dernière minute sans grande planification, ou plutôt à prévoir votre itinéraire de voyage des mois à l’avance? Aimez-vous découvrir de nouveaux plats ou préférez-vous revenir à vos classiques toutes les fois que vous en avez l’occasion?
En combinant les données issues de 46 études différentes, le chercheur Ted Schwaba, de l’Université d’État du Michigan, et ses collègues américains et britanniques ont identifié pas moins de 1260 variants associés aux cinq grands traits de la personnalité, dont près des deux tiers ont été détectés pour la première fois.
Ce qui est remarquable, ce n'est pas que nous ayons trouvé un gène de la personnalité, ce n'est pas le cas, mais qu'à travers plus d'un million de personnes, de pays différents, d’âges différents et de différentes méthodes de mesure de la personnalité, nous semblons détecter les mêmes influences génétiques
, écrivent les auteurs de l’étude publiée dans la revue Nature (nouvelle fenêtre) (en anglais).
L'illusion du gène unique
Nous savons depuis un bon moment déjà que les traits de notre personnalité sont en partie influencés par la génétique. Durant de nombreuses années, la communauté scientifique espérait isoler une poignée de marqueurs clés pour expliquer les traits de la personnalité humaine. On voulait, par exemple, trouver LE marqueur génétique lié au fait d'être extraverti.
Or, les analyses du génome humain réalisées dans les deux dernières décennies ont permis d’établir que la personnalité ne repose pas sur une formule génétique simple, mais sur une constellation de nuances.
Le professeur-chercheur Michel Boivin de l'École de psychologie de l'Université Laval, qui n’a pas participé à ces travaux, explique : Ces travaux confirment que les traits de la personnalité ne sont pas associés à un gène ou deux, mais à des milliers de minuscules variations qui s'expriment dans différentes circonstances.
Ces travaux sont d’une ampleur inédite. Il s’agit de la plus grande étude génétique réalisée à ce jour sur les cinq grands traits de personnalité
, affirme Michel Boivin.
Le spectre de la personnalité humaine
Des décennies de recherche en psychologie montrent que les traits de la personnalité humaine se résument à cinq grandes catégories de caractères qui s’expriment sur un continuum entre deux extrêmes.
Ces traits décrivent des différences entre les individus dans la manière de penser, de se comporter, de ressentir, et dans la façon dont ils interagissent entre eux et dans leur environnement physique. Ils s'inscrivent sur un continuum et tendent à rester relativement stables tout au long de la vie.
Ces catégories sont regroupées sous le modèle OCEAN :
- Ouverture à l’expérience : elle mesure la curiosité, l’imagination et l’attrait pour la nouveauté, d’un côté, et une préférence pour le concret et la routine, de l’autre.
- Conscienciosité : elle reflète l’organisation, l’autodiscipline et le sens des responsabilités, à l’opposé de la spontanéité et de la désorganisation.
- Extraversion : elle décrit l’énergie sociale, l’enthousiasme et l’expression de soi, qui s’étendent d’une personnalité très sociable à une personnalité plus discrète et réservée.
- Agréabilité : elle désigne notamment l’altruisme, la coopération et l’empathie, à l’opposé d’une attitude plus compétitive ou sceptique.
- Névrosisme : il mesure la tendance à réagir au stress et aux émotions négatives, à l’opposé d’une plus grande stabilité émotionnelle.
Les participants de chacune des 46 études ont fourni un échantillon d'ADN et rempli un questionnaire mesurant les cinq grands traits de personnalité. Les chercheurs ont ainsi analysé environ 10 millions de variants génétiques à travers le génome afin de cartographier les cinq principaux traits de personnalité.
Ces échantillons d'ADN ont été mis en relation avec les variations observées dans les traits de personnalité des individus
, explique Ted Schwaba dans un communiqué publié par l’Université d’État du Michigan.

Il s’agit de la plus vaste étude génétique réalisée à ce jour sur les cinq grands traits de personnalité.
Photo : Getty Images
Une influence réelle, mais limitée
Le professeur Boivin indique qu'un variant isolé individuellement n'a pas vraiment d’impact [sur la personnalité]. C’est plutôt l'effet cumulatif de nombreuses variations qui permet de commencer à esquisser des tendances
.
Les différences génétiques communes identifiées dans cette étude ne comptent que pour environ 5 à 10 % de la variation de personnalité entre les individus.
Le pouvoir prédictif de la génétique n’est ainsi pas aussi important qu’on aimerait le penser. On n’est pas dans une zone de très forte prédiction
, indique le professeur, qui ajoute que la biologie n’est pas une destinée. Les gènes ne codent pas pour la personnalité, mais pour des mécanismes biochimiques qui vont avoir tendance à influencer la façon dont notre organisme est organisé
.
Si on constate une contribution partielle de la biologie, beaucoup d’autres choses pourraient être impliquées, notamment l’environnement.
Il faut maintenant comprendre comment le bagage génétique se combine à l’environnement pour expliquer un trait de personnalité
, poursuit le professeur.
Un rôle pour la génétique
Les auteurs ont aussi établi que le rôle de la génétique est très constant d'un pays à l'autre, selon les groupes d'âge et les différentes méthodes de mesure de la personnalité.
Par exemple, les mêmes variants associés à l'extraversion chez un jeune adulte aux Pays-Bas étaient également associés à l'extraversion chez un adulte plus âgé à la retraite aux États-Unis.
Les chercheurs ont constaté que des variants prédictifs de la personnalité se sont révélés associés, entre autres, à la santé, à l'éducation et même au parcours professionnel.
Les auteurs ont aussi observé des chevauchements génétiques entre la personnalité, la santé mentale et physique, l'éducation, l'emploi, les comportements et les choix de résidence.
Des analyses supplémentaires ont aussi permis d’examiner certaines relations causales potentielles. Par exemple, une prédisposition génétique plus élevée à l'extraversion est associée à un risque accru d'infection par la COVID-19, tandis que la conscienciosité est associée à un indice de masse corporelle plus faible, à un risque réduit de fumer et même à un nombre plus restreint d'hospitalisations.
Il est important de noter que ces associations doivent encore être confirmées par des recherches plus approfondies pour établir des liens de cause à effet.
Les chercheurs notent aussi que leurs résultats mettent en évidence une relation d'interdépendance entre la génétique et l'environnement.
Par exemple, l'étude a révélé que les variants génétiques communs liés à l'ouverture à l'expérience permettent de prédire qu'une personne habite dans des quartiers plus cosmopolites. En retour, le fait de vivre dans ces quartiers pourrait renforcer et façonner davantage ce même trait de personnalité.

Dans leurs travaux, les chercheurs ont analysé environ 10 millions de variants génétiques à travers le génome afin de cartographier les 5 principaux traits de personnalité.
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Comparer des pommes avec des pommes
Dans ces travaux, les chercheurs ont aussi comparé les gènes de plus de 51 000 fratries (dont des jumeaux) et de paires parent-enfant.
Ils ont pu vérifier si les associations génétiques observées au sein de la population générale étaient influencées par des différences liées à l'ascendance géographique, à l'origine sociale, ou au fait que les parents transmettent à la fois des gènes et un environnement à leurs enfants.
Contrairement aux résultats observés pour plusieurs autres caractéristiques comportementales et sociales, les associations liées à la personnalité ont très peu varié lors de ces analyses intrafamiliales.
Le généticien Michel Nivard de l’Université de Bristol au Royaume-Uni, l’un des auteurs de l’étude, explique dans un communiqué : La personnalité se développe sous l'influence simultanée de la génétique, des environnements familial et social, des expériences de vie et de nos propres choix.
Nos résultats décrivent des tendances au sein de très grands groupes, mais ils ne permettent pas de lire la personnalité d'un individu à partir de son ADN
, conclut-il.
Encore des questions sans réponse
De nombreuses questions restent donc ouvertes, notamment sur la robustesse de ces associations, leur généralisation à des populations plus diversifiées et les mécanismes biologiques et sociaux qui les sous-tendent.
Pour y répondre, il faudra notamment étudier un nombre encore plus important de participants issus de populations diversifiées à l’échelle mondiale.
Une chose est déjà claire : notre ADN contribue à façonner qui nous sommes, mais il ne suffit pas à raconter toute notre histoire.
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