Conflit au Yémen: «C'est une guerre qui va durer»

Les rebelles Houthis contrôlent désormais toute la côte yéménite sur la mer Rouge. Alors que leur allié iranien a verrouillé le détroit d'Ormuz, les Houthis ont désormais le contrôle de l'autre passage maritime stratégique : Bab el-Mandeb, à la pointe sud-ouest du pays. La chercheuse Maysaa Shuja Al-Deen, du Centre pour les recherches stratégiques de Sanaa, revient sur ce nouveau tour de force des rebelles yéménites et ses implications dans la région.
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RFI : Cette semaine, les rebelles Houthis ont mené de front un conflit aérien avec l'Arabie Saoudite voisine et terrestre face aux forces gouvernementales yéménites soutenues par Riyad. Comment expliquez-vous qu'ils aient pu tenir ces deux fronts sans dévier de leur objectif sur Bab-el-Mandeb ?
Maysaa Shuja Al-Deen : Face à l'Arabie saoudite, les choses sont assez simples pour le Houthis : il s'agit surtout de tirs de missiles, sans réel engagement au sol, ce qui ne nécessite ni beaucoup de moyens, ni beaucoup de combattants. Ce qui les épuise réellement, c'est le conflit interne au sol, qui a commencé il y a une dizaine de jours et dont l'objectif est justement la prise de Bab-el-Mandeb.
Mais il faut le dire : c'est une guerre qui va durer. Le détroit de Bab-el-Mandeb n'est pas seulement une affaire interne au Yémen, c'est un enjeu majeur sur le plan mondial. L'Arabie saoudite, les pays du Golfe, l'Égypte et plus largement la région, voire le reste du monde, ne peuvent accepter qu'un nouvel État tombe sous le contrôle de l'Iran.
Mais la région conquise par les Houthis est une zone de plaines, et non pas de montagnes : un appui aérien aux troupes gouvernementales au sol pourrait donc changer la donne. Il me semble d'ailleurs qu'une contre-offensive gouvernementale se prépare. Ce n'est donc pas terminé.
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N'est-il pas surprenant que l'Arabie saoudite n'ait pas réagi plus rapidement et de manière plus ferme ?
Les Saoudiens pensaient avoir contenu les Houthis, et disposaient de certains accords avec l'Iran. Un engagement plus important représente un coût important pour eux, d'autant que leur situation économique n'est pas particulièrement bonne. Et si l'Arabie saoudite intervenait massivement, les Houthis élargiraient sans doute leurs tirs de missiles, qui jusqu'ici visaient surtout le sud du royaume.
Il y a également la volonté de ne pas répéter les erreurs du passé. Lors du conflit yéménite déclenché en 2014, ils ont cru pouvoir vaincre facilement les Houthis, cela n'a pas été le cas. Ils sont désormais bien plus conscients qu'il est très difficile d'intervenir dans ce conflit de manière décisive, et que la guerre au Yémen restera probablement enlisée pendant longtemps. Je ne pense donc pas que les Saoudiens soient très enthousiastes à l'idée de s'engager davantage, mais il semble qu'ils ne puissent plus y échapper.
Sur le terrain, les Houthis, eux, semblent avoir préparé cette offensive pendant des mois, alors que le gouvernement, lui, ne s'y était pas préparé de la même manière. Les forces gouvernementales dépendent fortement de l'aide saoudienne.
À cela s'ajoute un problème structurel : le camp gouvernemental est composé de multiples factions qui manquent cruellement de coordination entre elles. Les lignes de front étaient stabilisées depuis quatre ou cinq ans, chacun connaissait sa zone d'influence dans le conflit yéménite et le gouvernement n'était préparé qu'à se défendre, pas à attaquer. Une cellule de coordination entre les différentes factions militaires vient d'être mise en place, mais c'est très tardif — cela pourra peut-être jouer un rôle à l'avenir, mais pour l'instant cette division rend le gouvernement très vulnérable.
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Cette offensive houthie est-elle uniquement la mise en application d'une stratégie iranienne pour agir face aux États-Unis ?
Non, les Houthis ont clairement leur propre agenda, même s'il est souvent aligné avec Téhéran puisque l'Iran représente un modèle pour eux. Sur le plan régional, ils ont leur propre ambition : devenir un acteur transfrontalier. Et l'Iran les y aide.
Dans ce cas précis, celui de l'expansion militaire vers Bab-el-Mandeb, la coordination avec l'Iran est très claire. Même le déclenchement de cette escalade est lié à un épisode impliquant un vol iranien, survenu il y a environ deux mois. Le calendrier a d'ailleurs été fixé par les Iraniens.
L'Iran ne représente pas une contrainte extérieure, c'est ce qu'ils veulent eux-mêmes. Mais il est certain qu'ils ont tout intérêt à bénéficier du soutien militaire et du renseignement iraniens, qui restent pour eux des atouts précieux.
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L'Organisation internationale pour les migrations affirme que près de 20 000 personnes ont dû fuir leur foyer cette semaine. Que sait-on des conséquences humanitaires du conflit ?
Les combats de ces derniers jours ont été extrêmement meurtriers : le nombre de soldats tués est important, et les hôpitaux reçoivent un flot continu de blessés et de morts. Certains hôpitaux ont dû cesser de recevoir les cas ordinaires. C'est terrible, et nous n'avons même pas une idée précise de l'ampleur de la situation humanitaire, y compris parmi les combattants. Malheureusement, plus personne ne semble s'y intéresser vraiment. En 2015, il y avait une bien plus grande mobilisation internationale autour du conflit yéménite et de la situation humanitaire.
Beaucoup de personnes qui ont quitté leur foyer avaient déjà été déplacées lors des précédentes années de conflit. Ils vont s'orienter vers la grande ville du Sud, Aden, qui a déjà accueilli des dizaines de milliers de déplacés qui vivent déjà dans des conditions très précaires. Je ne sais pas comment la ville va pouvoir absorber une nouvelle vague d'arrivants.
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