«Félix, je me souviens»: rendre (superbement) à Félix ce qui lui appartient
C’est à une épopée enlevée sur les traces de Félix Leclerc que nous convie le metteur en scène Martin Genest ainsi que son équipe, comptant Jean-Philippe Lehoux à la dramaturgie. De l’orée de sa vie jusqu’à la vastitude de son legs, le poète populaire se trouve raconté à relais par ceux qui l’ont côtoyé (sa mère, son voisin, son fils, son agent…) ainsi que par lui-même, grâce à des extraits d’enregistrements sonores d’archives.
Ceux-ci, hélas, n’étaient pas tous intelligibles le soir de la première (du moins dans les premières rangées de la salle), dont le passage qui ouvre le spectacle, ce qui est fort dommage. Espérons qu’un surcroît de travail de restauration pourra donner pleinement accès au verbe du créateur. D’autres petits heurts se sont fait sentir du point de vue auditif (dont une réplique brusquement estropiée par un changement de scène), mais dans une production d’une telle complexité, il n’est pas étonnant que quelques ajustements doivent être apportés en début de parcours.
Car un magistral déploiement — et enchevêtrement — de savoir-faire techniques et artistiques est mis au service de cet hommage musico-théâtral. Les projections de photographies d’archives, les effets oniriques et dynamiques de graphisme animé (Lucas Dubé-Cantin) et la scénographie mouvante (Patrice Charbonneau-Brunelle), notamment, s’allient pour conférer à l’ensemble, d’une part, un rythme trépidant, et, d’autre part, un environnement visuel qui fascine à tous les instants. La recherche stylistique de Félix, je me souviens s’avère si admirablement aboutie que l’on peut ressentir l’impression grisante d’enfin constater à quel point — après que tant de spectacles aient tenté d’y parvenir — les technologies de l’image peuvent décupler l’impact d’un récit.
Et ce n’est pas qu’une question de moyens financiers : les dispositifs mis en place se révèlent brillamment exploités. L’usage de décors miniatures représentant maison, village et nature — filmés et retransmis en direct en fond de scène — dans lesquels évoluent de menus personnages marionnettiques génère des résultats proprement magnifiques. Pensons également à l’anneau tournant, au centre de l’aire scénique, qui tantôt fait défiler les chanteurs dont Leclerc, alors animateur de radio, repaît ses auditeurs, tantôt accueille un impressionnant duo de main à main (Colin André-Hériaud et Philippe Normand-Jenny) sur des billots de bois évoquant la drave, qui subjuguait le Mauricien si épris de grand air.
Ce portrait — élogieux, il va sans dire — permet de saisir toute l’ampleur de l’itinéraire artistique de celui que plusieurs ne connaissent qu’en tant que chansonnier. Dramaturge et comédien au sein des Compagnons de Saint-Laurent, écrivain engagé… Parions que bien des spectateurs sortiront de la salle forts d’un entendement passablement plus riche de l’apport socioculturel de l’auteur-compositeur-interprète du P’tit bonheur. Le public a d’ailleurs l’heur d’entendre cette illustre ritournelle, de même que plusieurs des airs les plus iconiques du pionnier de la chanson québécoise, dont Le train du Nord et L’alouette en colère, pour la plupart habilement réarrangés par Simon Leclerc.
Ceux-ci sont portés sur scène par un ensemble de neuf musiciens (dont plusieurs manient des instruments à cordes) et par autant de comédiens-chanteurs. Scintillent tout particulièrement la voix chaude de Kathleen Fortin et celle, cristalline, de Klara Martel-Laroche (qui campait Fantine, l’été dernier, dans Les misérables). Cette polyvalente distribution porte avec une enthousiaste conviction ainsi qu’une rigoureuse précision l’ambitieuse production orchestrée par Martin Genest. Si la seconde partie du spectacle — très courte, car l’entracte (superfétatoire ?) divise une œuvre de 90 minutes — se montre moins haletante et plus grave que la première, faisant moins place à une succession d’épisodes biographiques qu’au déploiement de la pensée politique de l’artiste, condensée en un florilège d’extraits de ses écrits, il reste que le contenu de cette pièce de théâtre ponctuée de chansons captive et que sa facture esthétique éblouit.
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