Un acte barbare
Depuis quelques jours, une image me hante : celle d’un jeune homme qui tente de brûler le visage d’une femme. L’incident s’est produit le 1er octobre, à Marseille, en marge des manifestations de lycéens. La femme en question cherchait à dissuader un petit groupe de casseurs de fracasser un abribus. Puis, on voit un jeune homme — car, évidemment, la scène a été filmée — s’avancer vers elle et, sans la moindre hésitation, diriger droit sur son visage le jet d’un aérosol qu’il enflamme à l’aide de son briquet.
La femme a été extrêmement chanceuse : elle ne souffre que de brûlures relativement légères. Elle a heureusement eu le réflexe de se protéger les yeux. Mais elle demeure naturellement traumatisée par ce qui s’est passé. Quant à l’utilisateur de ce lance-flammes improvisé, il a été arrêté dans les jours qui ont suivi et mis en examen pour « acte de barbarie ». C’est un mineur de 15 ans.
Au-delà du déchaînement d’une violence aveugle et gratuite dont témoigne ce geste — et que l’on voit malheureusement se banaliser chez certains jeunes, et pas seulement en France —, cet attentat odieux interpelle, car il est porteur d’une très forte charge symbolique. S’en prendre sciemment au visage de quelqu’un, vouloir ainsi le brûler, l’abîmer, le marquer à vie, le détruire, c’est bien sûr un acte d’une brutalité sans nom, mais c’est aussi, sur le plan des symboles, une terrifiante négation de l’humanité de la personne que l’on a en face de soi.
Le visage d’un être humain n’est pas, en effet, une partie du corps comme une autre. Il est porteur de son identité en tant que sujet, en tant qu’individu. Il est aussi à la fois la manifestation de son irréductible altérité et le lien le plus intime qui relie cet individu humain — à travers son regard, notamment — à tous les autres. Il est enfin le signe et en quelque sorte le siège le plus tangible de son humanité. Et cette qualité humaine que nous nous reconnaissons en principe les uns aux autres à travers lui a sans doute à voir également avec la vulnérabilité à laquelle nous exposent nos visages nus, fragiles, sans défense.
À partir de là, vouloir brûler le visage d’autrui ne saurait être anodin. C’est s’en prendre à son humanité. C’est vouloir effacer ce qui fait de cette personne, à part entière, un être humain.
De ce point de vue, on ne peut s’empêcher de penser que le fait que la victime de cette tentative de défiguration ait été une femme n’est pas, lui non plus, insignifiant. On le sait : il est fréquent que la violence sexiste s’en prenne au visage des femmes, à qui leur agresseur dénie ainsi le droit de le quitter ou de refuser de céder à ses désirs, le droit aussi — dans le cas qui nous occupe ici — qu’elles ont de se manifester dans l’espace public et de faire des remontrances à une bande de petits voyous déchaînés.
Le contraste, par ailleurs, entre cette femme courageuse s’avançant à visage découvert et armée de sa seule parole vers ces adolescents pour essayer de les raisonner et eux, cagoulés, en groupe et animés par la seule passion de détruire, est à cet égard saisissant. Cette femme qui ose les réprimander et défendre un mobilier urbain qui appartient à tous apparaît comme une incarnation de la responsabilité sociale. À l’inverse, ces très jeunes casseurs, qui — il faut le préciser — évoluent en marge de manifestations lycéennes avec lesquelles ils n’ont rien à voir, qui dissimulent leurs visages et croient ainsi préserver leur anonymat, qui s’habillent de manière identique, qui s’encouragent mutuellement dans leurs élans de destruction et qui se sentent tout-puissants au sein de leur petite meute qui libère leurs pulsions les plus malsaines, sont à l’image d’une désocialisation qui devrait tous nous inquiéter.
Quant à l’indifférente lâcheté des passants ou des usagers des transports en commun qui assistent à toute la scène sans apparemment broncher (ou qui filment cette altercation sans avoir même l’idée d’intervenir et qui diffuseront ensuite la vidéo sur les réseaux sociaux accompagnée de commentaires éplorés), leurs comportements participent eux aussi d’une désocialisation assortie d’une déresponsabilisation, certes moins voyante que celle des casseurs, mais tout aussi alarmante.
Qu’un gamin de 15 ans en arrive, sans ciller, à poser un geste aussi barbare que de vouloir défigurer une femme qui a l’âge d’être sa mère, on aimerait croire qu’il s’agit d’un geste isolé posé par un jeune déséquilibré. Mais ce n’est malheureusement pas le cas. Le lendemain, un professeur a été aspergé d’essence par un autre de ces jeunes casseurs à côté du brasier qu’il essayait d’éteindre. On est passé à une étincelle d’un autre drame. Comment, dans ces circonstances, ne pas voir dans ces deux agressions les signes avant-coureurs d’une barbarie rampante ?
La barbarie, c’est l’indifférence totale à l’égard de la vie et de la souffrance humaines, une irresponsabilité parfaitement assumée par un sujet qui se croit tout permis, doublée d’une inconscience par rapport à la portée de ses gestes. Dans les deux cas mentionnés, il serait un peu facile de mettre cette irresponsabilité et cette inconscience sur le compte de la jeunesse des deux incendiaires. Cette inconscience dont ils ont fait preuve n’est pas celle de deux jeunes gens qui n’anticipent pas les conséquences de leurs actes, mais l’« in-conscience », l’absence de conscience qui fait complètement fi d’autrui.
Habituellement, cette absence de conscience et le genre d’actes barbares auxquels elle conduit se produisent dans des environnements mis moralement sens dessus dessous par la guerre. Ces deux tentatives de brûler vives des personnes en disent donc long sur l’état de déliquescence d’une société qui peine ainsi à éduquer, c’est-à-dire à socialiser et à humaniser, une partie de sa jeunesse.
L’auteur est professeur de littérature à Montréal, collaborateur de la revue Argument et essayiste.
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