René et les grandes bleues

Après une grosse demi-heure de navigation, au départ de Matane, René Roy, debout sur son bateau, étend un bras vers l’est et l’autre vers l’ouest. D’un côté, c’est le golfe, et de l’autre, c’est l’estuaire. On est en plein milieu.
À cet endroit exact, entre Pointe-des-Monts, sur la Côte-Nord, et Grosses-Roches, en Matanie, le courant du Labrador glisse vers une falaise abrupte et profonde qui s’étend sur quelques milles marins. Le krill, dont se nourrit exclusivement le rorqual bleu, frappe cette falaise puis remonte vers la surface, facilitant l’alimentation des baleines.
Avant les premières photos envoyées par René, les grandes bleues répertoriées par la Station de recherche des îles Mingan l’avaient surtout été à l’embouchure du fjord du Saguenay ou en Minganie, parfois dans la baie de Gaspé, mais pas du tout sur la côte est de la Matanie.
C'était nouveau pour nous; sans doute pas du tout pour les animaux
, commente Richard Sears.
Pourtant, la population du hameau de Cap-à-la-Baleine avait l'habitude d'entendre, au large, la nuit, le souffle des grands rorquals, raconte René, mais personne, dit-il, n’allait vraiment voir.
Lui y est allé et y est resté. C’est devenu son principal territoire de patrouille avec, au début de l’été, la baie de Gaspé.
René Roy patrouille à Percé, en septembre 2015, lorsqu’il reçoit un téléphone de Richard Sears. Un observateur, à bord d’un petit avion, signale plusieurs souffles de baleine à L’Anse-à-Valleau.
Dès le lendemain, René y déménage son embarcation. Avec profit.
Ça, c'est ma fin de semaine la plus productive. Il y en avait tout le tour, c'était exceptionnel! Je faisais des photos sans vraiment savoir si c'était le même individu.
De retour chez lui, il compare ses photos avec celles de sa banque de données personnelle : « En 2 jours, j'ai vu 40 rorquals bleus. Je voyais ça dans une saison au large de Matane. »
Cette sortie sera une des plus mémorables à vie, bien que le principal intéressé insiste pour dire que chaque journée en mer est un événement.
En chargement
En plus des photos de baleines, le marin collectionne aussi leurs déjections, les fèces. Celles du rorqual bleu font de grosses masses. C’est dense et c’est rouge. Ça flotte en surface
, décrit celui qui les ramasse avec une épuisette et les conserve au congélateur avant de les remettre aux biologistes, dont ceux de l’Institut Maurice-Lamontagne, avec qui il collabore.
Par les excréments, tu peux avoir beaucoup d’informations. Richard Sears appelle ça de l’or rouge
, souligne René Roy, un sourire en coin.

Pour la biologiste et vulgarisatrice scientifique Lyne Morissette, une collaboration citoyenne comme celle de René est primordiale pour faire avancer la science.
« Il y a des espèces dans la mer qui disparaissent plus vite que notre capacité à les documenter. Il y a en a qui disparaîtront avant même qu’on en connaisse l’existence. »
La spécialiste de l’écologie des mammifères marins ne fait pas qu’admirer le travail de René Roy, elle s’en sert, notamment lors de ses rencontres scientifiques sur l'avenir de la baleine bleue.

Le travail d’identification d’une population comme celle de la baleine bleue, une espèce en voie de disparition, permet entre autres d’évaluer les variations de population.
La collecte sur une longue durée est donc très importante, souligne Lyne Morissette en ajoutant que, bien qu'il s'agisse de données recueillies par un citoyen bénévole, elles sont de calibre scientifique.
Ce qu’il fait, c'est plus que juste un petit tour de bateau. Tout est calculé
, soulève-t-elle en expliquant qu’il fait un tracé officiel, mesuré, documenté, permettant de savoir exactement combien d'heures il a passées en mer. On appelle ça l'effort d'échantillonnage.

La biologiste souligne que les scientifiques se rendent compte que, pour la baleine bleue, une des choses importantes à faire dans le plan de rétablissement, c'est de continuer d'essayer de comprendre leur distribution géographique et d’établir des corridors de navigation sécuritaire.
En sciences, ajoute Lyne Morissette, un tel programme de recherche coûterait une fortune. Ça donne de l'espoir de voir qu'il y a quelqu'un dont ce n'est pas nécessairement le métier, mais qui a décidé d'en faire sa cause, pas parce qu’il y a une paie qui rentre au bout de la semaine, mais parce que, pour lui, c'est ça qui est important.
Ce qui au début était une fascination pour ses grands mammifères est devenu pour le bénévole un immense souci pour leur protection et leur survie.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.