Le manuel de survie politique
Il y a quatre ans, je publiais dans Le Devoir une note fictive à l’intention des nouveaux ministres de François Legault. Sur un ton humoristique, je leur proposais une liste non exhaustive d’erreurs à éviter : appeler un juge, fréquenter une boîte à striptease pendant une mission en Allemagne en pleine guerre froide ou accepter des voyages sur l’île d’un milliardaire. Un cycle électoral plus tard, une mise à jour s’impose. Car si les gouvernements changent, les pièges de la politique demeurent, même s’ils changent parfois d’habits.
Par exemple, la chasse au faisan sur une île privée, c’est risqué, même pour un Pierre Fitzgibbon. Oublier d’attacher sa ceinture en voiture, comme l’a fait Geneviève Guilbeault, c’est gênant, surtout quand on est ministre des Transports. Vous n’allez pas perdre votre poste, mais vous donnerez l’occasion à vos adversaires de vous ridiculiser.
Les technologies ayant progressé de manière fulgurante, évitez de distribuer une déclaration ou un discours rédigé uniquement par l’intelligence artificielle (IA). Et ne faites pas des jeux de mots en commission parlementaire, même « par pur amour de la langue française ». Mention spéciale encore à Mme Guilbeault, pour l’usage du mot « croquignolesque ».
Votre objectif premier sera de faire avancer les politiques du gouvernement et de remplir votre lettre-mandat. On peut débattre de l’imputabilité ministérielle, mais qu’a-t-on retenu des auditions des ministres à la commission Gallant sur le scandale SAAQclic ? Au-delà des napperons présentés aux ministres, on aura jugé la performance des ministres selon leur capacité à poser les bonnes questions.
Selon mon expérience, les fonctionnaires ne mentent pas. Cela n’empêche pas les mensonges par omission. C’est votre responsabilité et celle de votre équipe de poser les bonnes questions afin d’obtenir la bonne information pour pouvoir tirer la sonnette d’alarme au bon moment, en informant le premier ministre.
La première règle en politique ? Pas de surprise.
Quand j’étais conseiller politique, chaque matin, au réveil, je savais que notre cabinet allait devoir gérer en moyenne trois crises. À la fin de la journée, on savait qu’on avait fait notre boulot lorsqu’aucune de ces trois crises n’était au bulletin du soir.
Dans le meilleur des cas, nous avions détecté les problèmes en amont et les avions corrigés avant qu’ils ne fassent scandale — un article litigieux dans un projet de loi, une réglementation mal ficelée, une directive ou une dépense malavisée.
Trois questions reviennent toujours pendant une crise. Quand avez-vous appris l’information ? Quelle information vous a été communiquée ? Et surtout, qu’en avez-vous fait et dans quel délai ? Vous devez être capable de répondre rapidement à toutes ces questions avec des faits et des actions. Un ministre va forcément devoir éteindre des feux, mais les meilleurs ministres sont ceux qui savent les prévenir.
Faites attention aux communications. Votre rôle et celui de votre équipe sont de donner des directives claires à la fonction publique. Ces communications peuvent s’ébruiter. Pensez aux courriels du ministre des Finances, Eric Girard, critiquant un gouvernement Fréchette trop dépensier. Vous devez vous poser cette question : suis-je à l’aise de voir ce courriel diffusé dans le journal ? Si la réponse est non, reformulez-le.
Souvenez-vous que le « off » n’existe pas. Vous pouvez demander à un journaliste de ne pas vous citer, mais vous ne pouvez pas effacer ce que vous lui avez dit. Vous ne me croyez pas ? Un chroniqueur a récemment cité des textos « off » d’un ministre caquiste à la radio. Il ne l’a pas nommé, mais il n’a pas hésité à en dévoiler la teneur : « Ça va être une débarque ! » Si vous ne voulez pas voir vos paroles en une, réfléchissez avant de les prononcer. Même une phrase prononcée à une radio locale peut devenir nationale et virale.
Et ce ne sont pas toujours les grosses sommes qui font mal. Je pense à un jus d’orange à 16 dollars ou à une subvention de 5 à 7 millions aux Kings. Arrêtez de balancer des chiffres, c’est du langage de fonctionnaires. Votre rôle, c’est de prendre leur note pour la rendre compréhensible. On ne commence pas une phrase par un chiffre. On la commence par une émotion, on répond à un besoin, on en fait une priorité. Après, vous pourrez conclure avec un chiffre. Le contraire de ce qu’a fait Mme Fréchette aux débats, quoi.
Rappelez-vous que vous excuser reste un privilège, que le premier ministre pourra vous accorder ou non. Que la divulgation est risquée et déclenche automatiquement une enquête.
Votre premier allié sera votre chef de cabinet. Mais attention, il ne travaille pas exclusivement pour vous et, oui, il vous sera souvent imposé. Sa loyauté va d’abord au premier ministre. Il est votre conseiller, mais il est également votre garde-fou. Il doit pouvoir vous dire ce que vous n’avez pas envie d’entendre. Il défend vos intérêts, mais il protège aussi le gouvernement contre vos mauvaises décisions.
L’erreur serait de nommer un chef de cabinet qui est aussi un ami du ministre. Cela donne rarement de bons résultats. Il faut un mélange de bon cop, bad cop entre le ministre et son chef de cabinet.
La solidarité ministérielle, la loyauté en politique et les priorités du gouvernement seront difficiles à concilier. Pensez aux démissions de Lionel Carmant et de Christian Dubé. À Christine Fréchette et à Northvolt. À Simon Jolin-Barrette et à sa constitution. On utilise beaucoup le mot « couleuvre » en politique, mais en avaler fait partie de la description de tâches. Sinon, on démissionne.
Un dernier conseil, plus personnel. Si, pendant votre mandat, vous traversez une crise familiale, personnelle ou de santé mentale, parlez-en au premier ministre. N’attendez pas que la situation devienne ingérable. On ne veut pas voir un ministre appeler à l’aide en dérobant un manteau chez Eaton. La politique exige beaucoup de ses élus, mais personne n’a à prétendre être invincible.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.