"La ségrégation était une bonne chose" : sur la mythique Highway 61, la rencontre qui dérape

Après avoir bu un café, on papote avec Mark, qui porte un pistolet à la ceinture. On lui fait remarquer qu’en Belgique, il serait en prison pour le simple fait de porter cette arme. Il nous répond : "C’est bien pour ça que je suis Américain et que je ne vivrai jamais ailleurs." C’est qu’il faut pouvoir se défendre contre les méchants. Vous nous voyez venir ?
Notre idée du jour était pourtant de parler d’économie, puisque le Mississippi est l’État le plus pauvre des États-Unis, avec un revenu médian de 31.000 dollars pour une personne isolée et de 56.400 dollars par ménage — la moyenne nationale s’élevant à 81.600 dollars.
Pour moi, la ségrégation était une bonne chose
Gary, un habitant de Clarcksdale
On discute une petite demi-heure avec Gary, qui a travaillé toute sa vie dans l’industrie du coton. C’est un homme posé et charmant. Blagueur, même. On parle comme prévu d’économie, mais soudain la discussion bifurque : "Dans cette ville, il y a une vraie criminalité. Principalement des Noirs contre des Noirs." Gary nous explique qu’il a connu, enfant, l’époque où les Noirs ne pouvaient pas traverser la ligne de chemin de fer qui coupe la ville en deux. Nous lui demandons ce qu’il reste de la ségrégation, si d’une certaine manière elle existe encore. "Il n’en reste rien ! Avant, au moins, ajoute Gary, on pouvait se défendre de ces gens-là. C’était plus simple. Mais maintenant, la loi nous en empêche." Gary est du genre à penser que c’était mieux avant.
"Pour moi, dit-il, la ségrégation était une bonne chose." Nous sommes surpris et nous osons la question à dix dollars : est-ce qu’il se considère comme raciste ? "Raciste ? On pourrait le penser… Mais je ne crois pas. En fait, je n’ai pas vraiment de problème avec ces gens-là. C’est juste que je ne les ai jamais aimés. Et que je ne les aime toujours pas. En fait, je n’aime pas le changement."
C’est alors qu’arrive John.
Un homme en chemise à carreaux s’approche : "Vous devriez parler avec moi. Je suis un des seuls démocrates blancs dans cette ville." John était avocat. "Je dis que je suis le seul, mais j’ai deux ou trois amis quand même qui sont démocrates. On se surnomme les points bleus, car nous ne sommes que quelques-uns dans un océan rouge."
Oh, je ne verrai pas les gens vivre en paix de mon vivant. Ça, j’en suis certain
John, un habitant de Clarcksdale
Entendre les gens avec qui il prend le café chaque matin se dire nostalgiques de l’époque de la ségrégation le met "en colère". John se souvient de son enfance ici : "Je suis allé dans une école ségréguée, pour gamins blancs. Les Noirs avaient leur école, qui était évidemment moins bonne. J’ai pu aller à l’école supérieure, puis à l’université. J’étais un enfant ségrégationniste car j’ai été élevé comme ça. Mais à l’unif, j’ai rencontré des gens de couleur. Et peu à peu, cela m’a fait changer." À la question de savoir si un jour tout cela changera : "Oh, je ne verrai pas les gens vivre en paix de mon vivant. Ça, j’en suis certain."
Dans le Mississippi, partout où nous sommes allés, nous avons été accueillis plus que chaleureusement. On repart donc remplis de questions. Comment des gens aussi sympathiques au premier abord peuvent-ils tenir de tels propos à des inconnus rencontrés quelques minutes plus tôt ?
Demain, nous serons en Louisiane, à La Nouvelle-Orléans. Rien que de le dire, c’est excitant.
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