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Tuesday, October 20, 2026

Au Yukon, un projet minier ravive la cicatrice laissée par Faro

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Alors qu’il abrite déjà l’un des anciens sites miniers les plus contaminés du Canada, celui de Faro, le territoire traditionnel des Kaskas de Ross River, au Yukon, attire à nouveau l’appétit de l'industrie minière. Malgré leur refus ferme et l’absence de leur consentement, un nouveau projet va de l’avant, au grand désespoir des protecteurs du caribou.

Le long de la route Campbell, un panneau flambant neuf annonce un projet minier en devenir : celui de Kudz Ze Kayah (KZK). Du cuivre, du plomb, du zinc, de l’argent, de l’or… les promesses sont nombreuses.

Le promoteur, BMC Minerals, basé à Vancouver, prévoit d'extraire et de traiter jusqu'à 2 millions de tonnes de minerai par an, sur une durée d'exploitation de 10 ans, ce qui en ferait, selon lui, le plus important producteur de zinc au Canada.

L’entreprise mentionne aussi sur son site Internet que le projet de développement est situé à 115 kilomètres au sud-est de Ross River, dans le territoire traditionnel des Kaskas.

Un panneau de la future mine de BMC au Yukon.

Le panneau qui annonce le projet de mine est bien visible sur le bord de la route Campbell.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Les Kaskas, justement, n’en veulent pas de cette mine. Tant ceux de Ross River que ceux de leur communauté sœur, Liard, située plus au sud.

Sur la route qui relie les deux communautés, il y a certes le panneau de BMC, mais on en trouve aussi d’autres qui détaillent la présence des caribous. Selon la communauté, la mine serait très perturbante pour cette harde, dont le nombre n’a fait que baisser ces dernières années.

Le chef du Conseil de Ross River Dena, Dylan Loblaw, explique que le troupeau comptait entre 8000 et 12 000 bêtes à une certaine époque. Mais lors du dernier décompte effectué dans les années 1990, leur nombre avait chuté pour passer juste sous la barre des 3000. Le troupeau a alors été classé comme espèce préoccupante, ajoute-t-il. Il est donc de plus en plus menacé.

Un caribou porte un collier jaune sur lequel est inscrit le numéro 40.

Le caribou est un animal important dans la culture des Kaskas, comme pour beaucoup d'autres nations autochtones. (Photo d'archives)

Photo : Fournie par le gouvernement du Yukon

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le Conseil de Ross River Dena a déclaré le troupeau de Finlayson (du nom d'un lac de la région) entité écologique vivante dotée de droits inhérents.

Une activité effroyable

Dennis Shorty, un artiste kaska de Ross River, situé à 400 kilomètres au nord-est de Whitehorse, partage le souvenir de ses sorties sur le territoire avec son grand-père. Des images de centaines de caribous lui reviennent en tête.

Quand les caribous commençaient à se déplacer, on aurait dit que la montagne elle-même bougeait. Il y en avait tellement; toute la montagne semblait se mouvoir. Et ça faisait un bruit de tonnerre, raconte-t-il.

Dennis Shorty assis sur une balancelle.

Dennis Shorty est un artiste kaska qui prône la protection de l'environnement,

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

L'emplacement de la mine proposée par BMC se trouve en plein milieu de cette zone, dit George Smith, qui a repris son nom traditionnel, Testloa, et qui parle de la mine comme d’une activité effroyable aux desseins sinistres.

Le projet de BMC se situe en effet en plein dans la zone d'accouplement des caribous, mais également à une distance très faible de la zone de mise bas et de celle d’hivernage.

L’aîné ajoute que l’endroit compte aussi des vestiges archéologiques, ce qui nous indique que nos ancêtres ont occupé les lieux pendant très longtemps.

Il rappelle que son peuple compte encore sur le cervidé. Encore aujourd'hui, nous dépendons du caribou pour les peaux et la viande. Le prix des denrées à l'épicerie a tellement grimpé qu'il nous faut compter sur les ressources de la terre, dit-il.

Un homme portant un chapeau au bord d'une rivière.

Testloa est un aîné kaska qui craint que la mine ait un impact important sur la harde de caribous du secteur.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Ce sont nos droits qui sont en jeu. Notre économie traditionnelle, nos troupeaux de caribous, notre eau, notre mode de vie, appuie encore le chef Loblaw.

Un projet qui va de l’avant

Malgré tout, les gouvernements du Yukon et du Canada ont donné au projet de BMC leur feu vert en avril dernier. Une étape qui permet à BMC de passer à celle du processus réglementaire des permis.

Cette décision viole les droits établis par la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, selon le conseil de Ross River Dena.

Nous n’allons pas bénéficier des avantages économiques du projet. En revanche, la destruction de notre territoire et de nos droits sera définitive.

Les Kaskas s’y opposent depuis bien longtemps, allant même jusque devant les tribunaux. En 2024, la Cour d’appel avait statué que la décision initiale avait omis de reconnaître la nécessité, pour le Canada et le Yukon, de mener des consultations sur la viabilité économique du projet Kudz Ze Kayah.

Chef Dylan Loblaw.

Dylan Loblaw est le chef du conseil de Ross River Dena et s'oppose vivement au projet minier de BMC.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Mais les gouvernements du Yukon et du fédéral affirment avoir sollicité le consentement des Kaskas tout au long du processus de consultation, tout en reconnaissant qu'il n'est pas toujours possible d'obtenir ce consentement. Le chef le réitère pourtant fermement : Les gouvernements ont besoin de notre consentement.

Testloa évoque les consultations, mais souligne que les gouvernements et l’industrie n’ont pas la même définition que les Kaskas : Pour eux [les gouvernements et l’industrie, NDLR], cela signifie de venir parler aux gens, de verser des paiements. Les tribunaux estiment que l'obligation de consultation est alors remplie. Peu importe qu'ils aient fait fi de nos préoccupations.

Ce n'est pas vraiment ce que nous considérons comme la bonne approche.

Le chef Loblaw pense que les gouvernements se basent sur une ancienne entente signée avec l’entreprise qui détenait les droits miniers avant BMC. Teck ressources limited avait négocié une licence sociale sous la forme d'un accord de participation aux avantages avec notre Nation, détaille le chef. Cet accord a été transféré à BMC, qui en a hérité. Ils l'utilisent contre nous comme une arme, mais cet accord est obsolète et vieux, dit-il.

BMC explique avoir repris les droits de Teck ressources limited en 2015 et a apporté des modifications significatives à la conception initiale du projet proposé par Teck, en tenant compte des commentaires directs du chef et du conseil de Ross River Dena, des aînés et des membres de la communauté, indique Michael McClelland, PDG de la minière.

Il assure que l’entreprise entretient depuis lors une relation durable et respectueuse avec les Premières Nations Kaska, en étroite collaboration avec le conseil de Ross River Dena.

BMC se tient prête à finaliser un accord actualisé avec les Kaskas dès qu'ils seront disposés à entamer les discussions, ce qui, nous l'espérons, se produira dans un avenir proche, ajoute Michael McClelland.

Un lourd passé minier

Le territoire des Kaskas a déjà été très impacté par l’activité minière. Une première mine existait déjà, non loin du futur projet de BMC.

Un ancien panneau qui indiquait la mine rivière Ketza.

L'ancienne mine Rivière Ketza a laissé des traces sur l'environnement, selon le gouvernement canadien.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Aujourd’hui, nous avons perdu les récits liés à cette zone où se [trouvait] la mine, assure Testloa, qui évoque la mine Rivière Ketza, construite par Canamax Resources Inc. en 1987.

Il s’agit d’une ancienne mine d’or et d’argent, située à 50 kilomètres au sud de Ross River, au pied d’une montagne sacrée pour les Kaskas, Dena Nezziddi. Selon le gouvernement canadien, l’arsenic est le principal contaminant préoccupant sur le site et dans l’eau, ainsi que dans les résidus de l’installation de stockage.

Pour autant, le site est toujours en état d’entretien et de maintenance, jusqu’à ce qu’un plan d’assainissement soit élaboré et approuvé.

Mais ce sont surtout les installations sur les hauteurs de la ville de Faro, à une petite heure de route plus à l’ouest de Ross River, qui ont marqué les esprits. Il s'agit essentiellement des mines Faro et Vangorda, qui forment ensemble le complexe industriel.

Gros plan sur les résidus miniers.

Le bassin de résidus lui-même s'étend sur près de 5 kilomètres le long de la vallée de Rose Creek et se compose de plusieurs bassins.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Quand j'étais enfant, je suis passé près de cette montagne avec ma famille. [Quand la mine est arrivée] et qu’ils ont détruit la montagne, Tsē Zūl, un endroit sacré pour nous, tu sais ce qu’a dit grand-père? Que c'est comme si on lui avait arraché le cœur, se souvient Dennis Shorty.

Là-haut, il faut parcourir quelques kilomètres pour voir ce qu’il en reste : une étendue grisâtre et pâteuse, témoin du passé. Et si des véhicules parcourent encore cette route de gravelle, ce n’est désormais plus pour creuser dans les entrailles de la terre, mais pour assainir ce site.

S'étendant sur 25 km2, le site abritait autrefois la plus grande mine de plomb et de zinc à ciel ouvert au monde. Elle a été abandonnée en 1998.

Le traitement du minerai a produit, selon le gouvernement fédéral, 70 millions de tonnes de résidus et 320 millions de tonnes d’amas stériles. De quoi recouvrir le centre-ville de Whitehorse sur plus de 100 mètres de hauteur. Ces déchets libèrent des métaux et de l’acide dans les terres et les eaux environnantes.

De la boue grise et brune.

Le site du complexe minier de Faro dévoile une immense étendue de résidus miniers.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Selon les experts, c’est l’un des sites les plus contaminés et les plus coûteux à assainir au Canada.

Dennis Shorty garde un souvenir amer de l’exploitation minière : La communauté n'en a jamais, au grand jamais, tiré le moindre profit. C'est toujours pareil aujourd'hui. Quand l'entreprise vient voir notre peuple ou nos dirigeants pour demander ce qu’on veut, ce dont on a besoin, c'est toujours l'inverse qui se produit. Ils disent plutôt : "Voilà ce qu'on va vous prendre. Tenez, signez ce papier".

Une idée que rejoint Testloa qui estime que le processus est orienté vers l'obtention du permis, quoi que nous disions.

Le processus [de consultation] est conçu pour dire "oui" à tout projet de développement, pourvu qu'il soit assorti de conditions.

Aujourd’hui, si on peut voir – entre autres – le nom de Ross River sur le panneau d’accueil, c’est parce que la communauté participe à l’assainissement du site, avec celles de Liard et de Selkirk.

Une vue de la station de traitement et en contrebas le bassin de résidus.

Les eaux de drainage s'écoulent de l'installation de traitement des eaux de la mine vers le bassin de résidus situé en aval.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Le dilemme des emplois

Pour autant, des affiches sont collées sur les murs à l’entrée du conseil de bande de Ross River et sont estampillées BMC. Il s’agit d’offres d’emploi, auxquelles les membres peuvent postuler.

Nous ne sommes pas obligés [de les afficher], mais nous avons besoin d'emplois, les gens ont besoin de travailler. Nous devons penser à notre économie locale. C'est nécessaire aujourd'hui. La compagnie publie des offres d'emploi; nous ne sommes pas opposés à l'emploi, concède le chef Loblaw.

BMC a injecté environ 20 millions de dollars américains auprès des Kaskas par le biais d'emplois directs, de contrats, de dons, de bourses d'études et d'autres versements, précise le PDG de l’entreprise. L'année dernière, environ 45 % des employés sur le site étaient issus de la communauté Kaska, ajoute-t-il.

Des feuilles qui détaillent des offres d'emploi affichées sur un mur.

Des offres d'emploi de BMC sont affichées à l'entrée du conseil de bande de Ross River.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Compter sur l’industrie minière comme pourvoyeur d’emploi n’est pas une situation idéale, selon le chef Loblaw. Il garde espoir pour une autre avenue.

Nous pouvons offrir d'autres opportunités, par le biais de nos services et de notre administration. Nous avons aussi des entreprises locales qui créent des emplois. L'exploitation minière n'est pas une solution universelle, conclut-il.

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