"Ici le monde" Turquie : le café pour oublier la crise et faire des rencontres

La Turquie, traditionnellement indissociable du thé (çay) et du café turc classique, connaît une véritable explosion de la culture du café de spécialité. Dans les grandes villes comme Istanbul, Ankara et Izmir, des centaines de cafés branchés ont ouvert leurs portes. Ils mettent en avant des grains d’origine unique, des méthodes de torréfaction artisanale et des techniques d’infusion précises.
"En tout cas, si on parle de café filtre, d’expresso, d’autres cafés lattes, ce sont des boissons qui n’étaient pas du tout répandues jusqu’à récemment dans la société turque", explique Anne Andlauer, correspondante RTBF sur place. "Alors évidemment, il y a le café turc qu’on connaît avec toute sa préparation spécifique, son marc au fond de la tasse, etc. Ça, c’est une tradition de plusieurs siècles. Et pour le thé, c’est une autre grande boisson traditionnelle des Turcs. Les Turcs sont et restent les premiers buveurs de thé au monde en termes de quantité consommée par personne par an. Mais pour ce qui est du café non turc, sous toutes ses formes, c’est une véritable explosion de la consommation puisque, on est passé de 300 grammes en moyenne par personne et par an il y a 15 ans, à 1,8 kg aujourd’hui."
Et les chiffres continuent d’augmenter. Une consommation d’abord liée aux jeunes, qu’ils soient actifs ou encore étudiants.
Bien que les chaînes internationales et les torréfacteurs locaux se multiplient à un rythme effréné, ils ne font pas disparaître pour autant le traditionnel café turc, qui reste un pilier culturel inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Les deux mondes coexistent.
Le café ne vient pas d’arriver en Turquie. Il est même très ancien. Ses origines sont ottomanes. Le café a été introduit au XVIe siècle sous le règne de Soliman le Magnifique, le premier établissement a ouvert à Istanbul en 1554. En 500 ans, il en a régalé plus d’un, au point que la culture et la tradition du café turc sont inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2013. La préparation minutieuse dans une casserole (cezve) sans filtration, la mousse caractéristique et la coutume de lire l’avenir dans le marc font de la dégustation un véritable acte d’hospitalité et de partage.
Les nouveaux cafés, le lieu, sont comme ceux qu’on trouve en Europe. Leur succès est fulgurant et s’explique principalement par un besoin croissant de liens sociaux et d’espaces de rencontre pour la jeunesse urbaine, bien plus que par un simple engouement pour la caféine.
"C’est un phénomène très net que je constate tous les jours dans les rues de Turquie", commente Anne Andlaueur. "Ce qui pousse à la consommation de ce type de café chez les Turcs, c’est principalement l’explosion, là encore, du nombre de cafés, de lieux où boire le café, dans les villes du pays, puisque c’étaient des endroits qui étaient assez rares encore au début des années 2010. Aujourd’hui, on en compte des milliers d’un bout à l’autre de la Turquie. C’est vraiment sur toute la surface du pays, à tel point que c’est un phénomène qui a intéressé des chercheurs."
Les jeunes y sont à l’aise
Betül Közel Tepeye Ceylan est sociologue et enseignante à l’université de Balıkesir. Elle est un peu précurseuse. Il y a dix ans, elle a mené l’une des premières études sur les cafés comme lieu de sociabilité pour la jeunesse turque. "Les cafés sont les lieux les plus accessibles pour ces jeunes qui ont besoin de se sociabiliser. Pour passer du temps hors de la maison, du travail ou de l’université, c’est au café qu’ils pensent en premier. Ils s’y créent leurs propres espaces, leurs propres liens sociaux. Autrefois, le choix des lieux était nettement plus limité. Les cafés ont satisfait un besoin, les jeunes y sont à l’aise et ils ont l’embarras du choix."
Le besoin de socialisation est là. Dans les grandes villes turques où les espaces publics collectifs se raréfient, les cafés indépendants, chaînes locales ou internationales servent de véritables lieux de vie et de rassemblement pour les jeunes. Au point que la consommation moyenne de café par habitant a été multipliée par six en quinze ans, portée par une culture urbaine moderne.
Depuis des années, la Turquie connaît une situation d’hyperinflation. Les prix à la consommation ont augmenté de plus de 30% en un an. "Cela fait longtemps que ça dure. L’inflation n’est pas repassée sous la barre des deux chiffres depuis début 2017", explique la journaliste. Le salaire minimum net mensuel en Turquie s’élève à 28.075,50 livres turques (TRY), soit environ 521 € par mois. Le taux de chômage en Turquie s’établit à 8,1% pour le mois de juillet 2026, selon les dernières données publiées fin août par l’Institut turc de la statistique, 6,8% pour les hommes contre 10,6% pour les femmes.
Chez les jeunes (15-24 ans), le chômage est une préoccupation majeure, grimpant à 14,5% (dont 11,3% pour les hommes et 20,3% pour les femmes).
Le prix du café grimpe et comme le pays importe tout son "or noir et parfumé", un café en terrasse devient cher. Et comme la monnaie s’effondre… "Entre 2021 et 2025, le prix d’un simple café filtre a été multiplié par 15 en moyenne", ajoute Anne Andlaueur.
Alors comment expliquer une telle ruée vers les cafés si le pouvoir d’achat des Turcs, et notamment des jeunes, s’effondre ? La sociologue Betül Kozoltepi Ceylan estime que paradoxalement, l’inflation a pu contribuer au succès des cafés et du café, de la boisson comme du lieu.
"Comme les gens, surtout les jeunes, ne peuvent plus épargner pour acheter une maison ou une voiture, ils se disent ‘au moins je ne vais pas me priver de mon café dehors. En économie, on appelle ça l’effet rouge à lèvres. Les gens dépensent leur budget en privilégiant de petites choses, comme aller au restaurant, s’offrir un café ou acheter un vêtement pour se faire plaisir, se divertir."
Le café filtre est en train de se faire une place aux côtés du thé traditionnel dans le cœur des Turcs
Malgré la crise, la prolifération des cafés dans les villes de Turquie frise parfois la saturation. Mais ces lieux auraient, selon la sociologue, de beaux jours devant eux. "Parce qu’ils répondent encore une fois à un besoin de sociabilité dans un pays où les lieux manquent pour ça. À un besoin aussi d’une génération qui est ultra-connectée, ici comme ailleurs, mais quand même en quête d’espace et de liens humains. Donc peut-être que le café filtre est en train de se faire une place aux côtés du thé traditionnel dans le cœur des Turcs."
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