Une enfant d’un an et demi décède après avoir été oubliée dans une voiture : un drame impensable… et pourtant, « cela peut concerner des parents ordinaires »


Une fillette âgée d’un an et demi est décédée vendredi soir à Bertem (Brabant flamand) après avoir été laissée toute une journée dans une voiture. Si le parquet de Louvain a ouvert une enquête pour déterminer les circonstances exactes du décès, cette tragédie rappelle le danger que représentent les véhicules exposés à de fortes chaleurs. Les exemples ne manquent malheureusement pas.
L’an dernier, un bébé de 15 mois est décédé dans le Namurois après avoir été oublié dans une voiture. Deux ans plus tôt, à Gosselies, un nourrisson de 6 mois avait lui aussi perdu la vie dans des circonstances similaires. Des drames rares, mais qui suscitent une interrogation, mêlée d’incompréhension et d’effroi : comment une situation aussi tragique peut-elle se produire ?
Pour Margaux Robein, psychologue et psychothérapeute au centre Vita Santé à Mont-Saint-Guibert, ces situations sont souvent bien plus complexes qu’elles n’en ont l’air.
Quand le cerveau fonctionne en pilote automatique
Les travaux du neuroscientifique américain David Diamond ont permis de mieux comprendre ce phénomène, parfois appelé « Forgotten Baby Syndrome » ou syndrome du bébé oublié. « Lorsque nous sommes stressés ou préoccupés, les automatismes prennent davantage le dessus », explique la psychologue. Dans certaines circonstances, un parent qui devait déposer son enfant à la crèche peut ainsi suivre machinalement son trajet habituel vers son lieu de travail.
La mémoire prospective (comprenez, celle qui nous permet de nous souvenir de ce que nous devons faire dans le futur) peut alors être prise en défaut. « Ce phénomène est d’autant plus frappant que le parent reste souvent convaincu d’avoir effectué l’action prévue », souligne Margaux Robein.
Ces situations surviennent plus fréquemment lorsqu’un parent est confronté à une forte charge mentale, à de la fatigue ou à un changement inhabituel de routine.
Une société qui demande toujours plus aux parents
Pour la psychologue, ces drames doivent aussi être replacés dans le contexte des exigences croissantes qui pèsent sur les familles. « Jamais les parents n’ont été autant sollicités. Il faut être performant au travail, disponible émotionnellement, organiser les activités, préparer des repas équilibrés, limiter les écrans, favoriser l’autonomie, pratiquer une éducation bienveillante, stimuler les apprentissages, tout en restant calme et patient. »
À cela s’ajoutent les injonctions diffusées sur les réseaux sociaux, où les parents sont confrontés en permanence à des modèles souvent idéalisés. « Une forme de comparaison permanente s’installe, où chacun est exposé aux meilleurs moments de la vie des autres, avec le sentiment parfois de devoir toujours faire plus ou mieux. » Selon elle, cette accumulation contribue à une surcharge cognitive et émotionnelle importante.
Le burn-out parental, une réalité reconnue
Les recherches des psychologues belges Moïra Mikolajczak et Isabelle Roskam ont permis de mieux faire connaître le burn-out parental. « Comme le burn-out professionnel, il ne se résume pas à une simple fatigue », rappelle Margaux Robein. Il se caractérise notamment par un épuisement intense lié au rôle parental, une distanciation émotionnelle et le sentiment de ne plus être le parent que l’on était auparavant ou que l’on souhaiterait être.
La majorité des parents en burn-out n’oublieront évidemment jamais leur enfant dans une voiture. Mais les études montrent que l’épuisement chronique peut altérer les capacités attentionnelles, la mémoire et la vigilance.
Hyperconnexion et attention fragmentée
Notifications, appels, messages, réseaux sociaux et agendas numériques sollicitent aujourd’hui notre attention en permanence. « Même sans trouble spécifique, chacun peut voir ses capacités attentionnelles diminuer lors de périodes de fatigue, de stress ou de surcharge mentale », explique la psychologue. Cette fragmentation de l’attention favorise les oublis et augmente la charge cognitive quotidienne.
Prévenir
Face à ce risque, les spécialistes recommandent plusieurs mesures simples : placer un objet indispensable à l’arrière du véhicule, instaurer une double vérification entre parents ou encore prévenir la crèche lorsqu’un changement de routine est prévu. Car, rappelons qu’en période de fortes chaleurs, la température à l’intérieur d’un véhicule peut grimper très rapidement, même à l’ombre ou fenêtres entrouvertes, transformant l’habitacle en environnement dangereux en quelques minutes.
Les nouvelles technologies peuvent également constituer un filet de sécurité supplémentaire. C’est notamment le cas du dispositif SensorSafe développé par Cybex. Relié au harnais du siège-auto et à une application mobile, il peut envoyer une alerte sur le smartphone du parent lorsque l’enfant est toujours détecté dans son siège après l’arrêt du véhicule. En l’absence de réaction, le système peut également alerter des contacts d’urgence et transmettre la localisation du véhicule.
Ces dispositifs ne remplacent évidemment pas la vigilance humaine. Mais ils peuvent permettre une intervention rapide dans des situations où chaque minute compte.
Et puis, reconnaître sa fatigue reste probablement l’outil de prévention le plus difficile dans notre société. « Accepter de demander de l’aide, déléguer ou ralentir lorsque l’épuisement devient important reste une mesure de protection pour soi-même... et pour ses enfants. »
Sortir du jugement
Lorsqu’un tel drame survient, la tentation est grande de penser que cela ne pourrait arriver qu’aux autres. « Lorsqu’un tel drame survient, notre premier réflexe est souvent de nous dire : ‘Moi, cela ne m’arriverait jamais’. Psychologiquement, cette réaction est compréhensible. Elle nous permet de maintenir l’illusion que nous contrôlons totalement ce type de risque. »
Pourtant, rappelle la psychologue, « les connaissances actuelles montrent que ces situations résultent souvent d’une combinaison complexe de fatigue, de stress, de routines automatiques, de surcharge mentale et d’attention fragmentée ».
Et de conclure : « Reconnaître cette réalité ne revient pas à banaliser le danger. Au contraire : c’est précisément parce que cela peut concerner des parents ordinaires qu’il est essentiel d’en parler, de soutenir les familles et de développer des outils de prévention plutôt que de s’en remettre uniquement à la culpabilisation. »
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