Le bien et l’effort
Plusieurs questions traversent mon esprit depuis des années quant au processus de création. Alors que je sors un 13e album et alors que 144 de mes chansons ont servi à entraîner des modèles d’intelligence artificielle (IA) sans mon consentement, les derniers mois ont intensifié mes réflexions, les ont même « algorithmées ». Pourquoi faire tant d’efforts quand les gens écoutent passivement la musique sur les plateformes de streaming, quand on se fait supplanter par du contenu 100 % génératif, quand les gouvernements tardent à encadrer et à légiférer une industrie qui ne respecte rien, quand la machine omnivore et insatiable contre laquelle il faut se battre dicte les règles et les change sans cesse à son avantage ?
Qu’est-ce que créer à l’heure actuelle quand on nous force à utiliser des « outils » construits à partir d’un vol monumental sans commune mesure ? Un outil est-il toujours un outil s’il fait tout à notre place, si notre apprentissage, notre savoir-faire et notre point de vue ne se reflètent nulle part ? Maintenant, quelques mots, quelques commandes suffisent pour générer ce qui prendrait autrement des heures, des semaines, des mois de travail.
La notion de fierté d’avoir accompli soi-même quelque chose s’efface au profit de raccourcis et de leurres.
Comme beaucoup d’autres artistes, je ressens la perte d’emprise et de pouvoir sur le présent. Le découragement pointe alors le bout de son nez, ouvre grand la porte et s’installe comme un éléphant dans la pièce. Pas évident de trouver une posture et une place quand un éléphant envahit tout l’espace disponible, aussi physique que mental.
À quoi ça sert de créer dans un tel contexte, à quoi ça sert de faire de la musique ?
La réponse courte : ça sert à rien.
La réponse longue : créer, c’est la plus belle perte de temps. Ça fait un bien immense à moi et à d’autres, ce qui vaut tout l’or du monde. La création artistique est l’un de nos dons les plus précieux, notre magie à nous. Il ne faut jamais l’oublier.
Communiquer est un privilège que nous avons et que nous explorons toujours, notamment à travers les arts. Il serait fou de s’en passer. C’est ce qui nous distingue et qui nous fait du bien. Pourtant, les nouvelles technologies nous poussent à nous isoler dans une chambre sans écho. La création, c’est l’écho, c’est la vie qui pulse au présent, c’est le passé qui rebondit dans le futur.
Il est prouvé que la musique se loge très profondément en nous. Par exemple, des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer qui ne parlent plus depuis des mois, voire des années, même avec leurs proches, s’illuminent soudain à l’écoute d’une chanson du passé. « Elles se mettent à chanter les paroles, à parler », me racontait un musicien qui donne des concerts dans les résidences pour aînés.
Cette année, j’ai décidé de prendre les choses en main avec la sortie de mon nouvel album, Flip The Script Sounds Good. Je regardais les boîtes d’albums empilées dans mon salon et je me disais : « Pourquoi attendre ? » C’est ainsi que, trois semaines avant sa sortie officielle, j’ai décidé de vendre tout de suite le disque vinyle de mon album. Qui plus est, j’ai pris l’initiative d’aller le livrer en personne à vélo chez les gens à Montréal, la ville où j’habite.
J’avais besoin de concret, de voir les gens, d’échanger avec eux.
Les gens qui font l’effort d’acheter mon disque ont tout mon respect. C’est presque rendu un acte citoyen d’acheter de la musique, alors à moi de valoriser encore plus cet acte. C’est l’exact contraire de l’écoute passive où on laisse les algorithmes enchaîner la musique sans trop prêter attention à ce qui joue.
Quand je livre mon album, l’expérience est tellement meilleure et ancrée dans le réel. Les gens n’en reviennent pas et aiment beaucoup ce geste et ce moment. Je parle avec eux, parfois 5-10 minutes, parfois plus. Certains sont des amis avec qui je renoue et la conversation peut devenir un thé où l’on prend de vraies nouvelles. Que ce soit des inconnus ou des amis, chaque fois, j’apprends des choses que je ne savais pas et, en même temps, je donne plus d’informations sur le contexte de création de mon album. C’est un vrai échange. Je me confie, les gens se confient.
Oui, tout ça prend du temps, demande un effort, de la communication et de la coordination, mais ça me fait un bien immense. Ça vaut vraiment la peine, plus que jamais.
Dans cette démarche de vendre et de livrer moi-même mon disque, acheter permet de créer un lien social.
Ce n’est plus une transaction, c’est une conversation qui ne se chiffre pas. Il y a un esprit communautaire à tout ça.
J’ai décidé de tracer un autre chemin qui n’est pas que celui des plateformes de streaming (ma musique y est toujours et y restera). Un chemin plus humain, un chemin qui nous valorise et qui nous remet au centre.
Un autre monde est possible. Il nous appartient de rebâtir les liens entre nous et de nous réapproprier nos expériences ancrées dans le réel loin des géants technologiques et de Silicon Valley.
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