Le ciel changeant du Nebraska

(Broken Bow, Nebraska ) Dan Osborn entre dans la salle communautaire tout en jeans, casquette de la Garde nationale sur la tête. Ce n’est pas un déguisement du vendredi soir qu’enfilent parfois les politiciens pour faire relax. C’est authentiquement « Dan ».
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Ils sont une centaine, venus entendre le phénomène de l’heure au Nebraska. L’ouvrier de 51 ans, qui se présente comme indépendant au Sénat des États-Unis, achève sa tournée des 93 comtés de cet État de 2 millions d’habitants.
Donald Trump a remporté le Nebraska par 20 points en 2024. Il se peut pourtant que les républicains perdent ici un précieux siège au Sénat. Le dernier démocrate élu au Sénat ici l’a été en 2006.
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Une centaine d’électeurs sont venus entendre Dan Osborn à Broken Bow.
La vague Osborn est si forte qu’en juillet, la démocrate a retiré sa candidature au Sénat pour favoriser l’élection de cet indépendant.
C’est loin d’être gagné pour lui. Son adversaire : l’ancien gouverneur de l’État et actuel sénateur républicain Pete Ricketts. Avant de faire de la politique, Ricketts a travaillé pour la firme de courtage fondée par son père, le milliardaire Joe Ricketts, propriétaire notamment des Cubs de Chicago. Il a injecté de sa poche profonde 80 % des 6 millions de sa propre campagne.
Les derniers sondages sont très serrés, ce qui est déjà une sorte d’exploit pour un indépendant.
Nous sommes à Broken Bow, ville industrielle et agricole de 3500 âmes traversée par une ligne de chemin de fer très active la nuit – si, comme moi, on est dans un motel collé sur la voie, on y vit de grandes émotions, des vibrations et des sifflements pour pas cher.
La ville est au milieu de l’État, là où finissent les champs de maïs et où commencent les immenses plaines d’élevage d’Angus.
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Broken Bow, au Nebraska
Osborn commence comme chaque fois par raconter son parcours de politicien récalcitrant.
Je viens d’une famille de marins. Mon grand-père était dans la Navy pendant la Seconde Guerre mondiale, mon père était dans la Navy pendant la guerre du Viêtnam, j’étais dans la Navy pendant la guerre du Golfe.
Le détroit d’Ormuz, que tout le monde connaît maintenant dans cette salle, il y est allé quatre fois.
En sortant de la marine, il a étudié un peu, puis a été embauché à l’usine Kellogg à Omaha, « où l’on faisait des Corn Flakes, des Fruit Loops ou, si vous êtes plus santé, des Special K ». Un collègue polonais l’a convaincu de se joindre au syndicat. Il en est devenu le président. La COVID-19 a frappé. « On a été des travailleurs essentiels, on travaillait 7 jours sur 7, 12 heures par jour. Ils ont fait des profits record, le président a eu un bonus de 2 millions. Mais quand on a demandé un ajustement au coût de la vie, ils ont dit non. Les salaires étaient de 15 $ l’heure ou moins. »
Les 1500 travailleurs ont fait la grève. « Une décision très grave. » Elle a duré 77 jours. Les patrons n’ont pas aimé qu’Osborn note dans les médias que pendant ce temps, Kellogg construisait deux usines au Mexique, où les salaires étaient de 6 $ l’heure. Dès la fin de la grève, il a été congédié. « La veille de mes 20 ans d’ancienneté, donc j’ai perdu tous mes bénéfices. » Il est devenu tuyauteur.
Mais le conflit l’avait fait remarquer. Des employés des chemins de fer l’ont convaincu de se présenter comme sénateur en 2024. Il a créé la surprise en obtenant 46,5 % des voix, contre la républicaine Deb Fischer (53,2 %).
« On a seulement manqué de temps », dit-il.
Il explique vouloir sortir de la logique des partis.
Quand on a fait la grève, il n’y avait pas de républicains ou de démocrates. Juste un objectif commun.
Le ton est celui de la conversation. Pas de grandes envolées. Mais une histoire personnelle qui touche l’assistance.
« Ma femme est coiffeuse, moi, je suis tuyauteur. Le coût de la vie, je sais c’est quoi. Je veux que les jeunes puissent avoir accès à la propriété, j’ai hâte que mon aînée parte de la maison ! », dit le père de trois enfants. Les gens rient.
« On se bat contre beaucoup d’argent », dit-il en parlant de son adversaire « qui a passé sa vie à rabaisser les gens. La politique devrait servir à élever les gens ».
Car si les dépenses des candidats sont limitées aux États-Unis, la Cour suprême, avec la décision Citizens United en 2010, a ouvert les vannes aux groupes de pression qui peuvent dépenser de manière illimitée. Les « Super Pac », y compris le milieu de la cryptomonnaie, ont injecté plus de 33 millions pour soutenir Ricketts – ses fonds de campagne sont de 6 millions.
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Le sénateur républicain Pete Ricketts
« Je ne connaissais pas les règles du financement politique avant de me présenter. La corruption de notre système vient de là, et c’est la première chose qui doit changer. »
« Ils ont créé un nihilisme financier, ce qu’on voit, c’est le gambling, l’anxiété, le suicide. Meta vient de verser 16 milliards pour régler une poursuite pour dépendance aux réseaux sociaux. Tout de suite après, Zuckerberg est à la Maison-Blanche pour obtenir des faveurs. »
Quand l’abattoir de Tyson Foods a fermé en janvier, l’entreprise a invoqué les droits de douane. Plus de 3000 emplois ont été perdus. L’un d’eux est dans la salle et veut savoir ce qu’Osborn fera.
« Tyson a été accusé plusieurs fois de collusion pour fixer les prix, ils flouent les éleveurs et les consommateurs. Cette fermeture est une stratégie. Ricketts a critiqué la décision et dit qu’il allait intervenir, mais le lendemain, Tyson a donné à sa campagne et il est rentré dans le rang. »
Il parle « du diesel que vous mettez dans votre John Deere », des 2 x 4 canadiens devenus trop chers à cause des politiques tarifaires, et du matériel de plomberie devenu soudain hors de prix pour la même raison. Il ne l’a pas lu dans le journal, il le vit dans son travail et quand il fait des travaux.
La question qui a suscité le plus de réactions ? Celle sur les dossiers Epstein, étonnamment. Cette affaire ne veut pas mourir. Osborn souligne que Ricketts a voté contre la publication des dossiers. Il promet d’y remédier. Gros applaudissements.
Jimmy est entré à moitié convaincu. Il a voté pour Trump en 2024. Sans dire qu’il le regrette, il n’est pas très content.
« Je travaille pour une firme de service pour les agriculteurs, et je peux vous dire que les temps sont difficiles. Les engrais, le diesel, la nourriture… »
Je le retrouve à la sortie. Les organisateurs lui offrent une affiche à installer sur son terrain. Il la prend. Va-t-il l’installer ?
« Peut-être… Je l’ai trouvé bon. Je vais y penser. Je suis un gars assez conservateur, vous savez. »
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Nancy et Stan Sedlacek, devant la salle municipale de Broken Bow
« C’est un ouvrier, comme nous », dit Stan Sedlacek, qui me présente sa femme, Nancy, « horrifiée depuis le début par la morale de Donald Trump et ce qu’il dit sur les femmes ».
« J’ai travaillé 50 ans pour la compagnie de téléphone, dit Stan, j’ai tout fait, y compris monter des lignes. Nos pères étaient cheminots. »
Les républicains pourraient-ils perdre ce siège du Sénat au Nebraska ?
« Pas dans cette ville, en tout cas, c’est solidement républicain ! Nous, on est démocrates, et nos amis républicains, rien ne les fera changer. »
Le comté de Custer, où nous sommes, a voté à 85 % pour Donald Trump.
Steven, employé de l’usine d’éprouvettes locale Becton Dickinson depuis 40 ans, a voté Trump en 2016, 2020 et 2024. « Oui, je le regrette, c’est un menteur. Au premier mandat, il était aussi un menteur jusqu’à un certain point, mais je l’avais trouvé bon. Cette fois, il n’a rien fait de ce qu’il a dit. Je connais au moins cinq républicains comme moi ici ce soir. »
« Il a l’air honnête, me dit un conseiller municipal et chef pompier adjoint volontaire. Le problème : la seule façon de le savoir, c’est de l’élire ! »
« Personne ici ne va reconnaître la stupidité de son vote pour Trump, mais moi, je suis un mouton noir dans cette ville », dit Josh Shembach, un brasseur de bière.
Les sondages mettent les deux candidats presque à égalité. Les parieurs ne donnent que 30 % des chances à Osborn de gagner. Mais à voir tout l’argent déversé par les républicains contre lui, tout le monde sent que le ciel changeant du Nebraska est de moins en moins rouge.
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