"Soins verts": ici à la ferme, on cultive aussi la santé mentale

Il est 8h30 à l’Orée du Bois, à Ecaussinnes. Virginie, la propriétaire, longe les serres pour rejoindre l’espace communautaire où elle accueille, chaque jeudi matin, les volontaires de l’ASBL Nos Oignons.
"Quand je me suis lancée dans ce projet agricole, je tenais à ce qu’il y ait une dimension sociale", explique-t-elle.
Autour de la machine à café, les volontaires arrivent au compte-gouttes. Certains ont déjà leurs habitudes. Sébastien vient ici depuis un an. Il fréquente également un centre de jour. "Ce ne sont pas du tout les mêmes activités qu’en centre de jour. Ici, on est à l’extérieur, à la campagne. Ça permet de retrouver un rythme, une régularité et de recréer une accroche avec le collectif."
À quelques dizaines de kilomètres de là, au Champ du Chaudron, à Anderlecht, Bryce accueille, lui aussi, des volontaires. Il insiste sur les termes : ici, on ne parle pas de "bénéficiaires". Les participants sont des "volontaires" ou des "bénévoles". Leur travail contribue réellement à la production.
"Ils ont l’opportunité de prendre part à un vrai système de production, mais sans la pression qui va avec. Il y a un vrai sentiment d’utilité, un service rendu, mais sans attente de quotas de production de la part des agriculteurs".
Parmi les volontaires, certains connaissent des problèmes de santé mentale : burn-out, troubles alimentaires ou cognitifs. D’autres sont orientés vers l’association par des services sociaux comme le CPAS ou la Croix-Rouge. Et il y a aussi ceux qui viennent chercher une activité et du lien social.
Raghi, jeune Syrien arrivé en Belgique en tant que MENA il y a deux ans, éteint quelques instants sa débroussailleuse pour nous parler : "J’aime bien venir ici pour être actif, être dehors et rencontrer des gens."
Je ne pouvais plus. Mon corps ne voulait plus. Et maintenant, je suis ici
Didier, lui, a travaillé pendant vingt-cinq ans dans une entreprise avant de faire un burn-out.
Quand on lui demande si la ferme lui fait du bien, sa réponse est immédiate : "Ah oui ! Ça vide l’esprit et ça permet de rencontrer des gens qui ont parfois subi les mêmes problèmes, les mêmes pressions, ou les mêmes difficultés que moi dans le monde du travail."
Tous ne racontent pas leur histoire. Et personne n’est obligé de le faire. Ici, pas de justificatif médical ni de CV à présenter.
"Il y a des personnes qui peuvent avoir des problèmes de santé mentale, un burn-out, parfois un léger handicap", explique Virginie. "Mais ça peut aussi être simplement des personnes retraitées qui ont envie de donner un coup de main, ou des personnes qui n’ont pas de boulot en ce moment. On n’est pas obligés d’avoir un problème identifié pour venir."
Au Champ du Chaudron, une jeune enseignante est ainsi venue passer une partie de son été à la ferme. "Je ne pars pas en vacances, alors je me suis dit : autant faire quelque chose, avoir une activité sociale et être dans la nature. On ne reste pas coincé dans ses propres pensées. On fait quelque chose de pratique, on parle avec les gens. Moi, ça m’aide beaucoup", confie-t-elle.
Reprendre un rythme et se sentir utile
Semer, planter, désherber, récolter... Ces gestes sont à la fois simples et physiques, mais ils permettent surtout de retrouver un rythme de vie et de voir concrètement le résultat de son travail. Une sorte de satisfaction immédiate.
Le travail est aussi collectif : préparer les parcelles à plusieurs, s’entraider ou se partager les tâches, ça crée naturellement du lien, explique Aurélie, intervenante de terrain chez Nos Oignons.
Au Champ du Chaudron, la matinée avance. Bryce rassemble les volontaires pour faire le point.
"Là, ça progresse bien sur la planche à désherber. Et, à côté, on vient de lancer la team cuisine. Les volontaires qui en ont envie vont préparer à manger pour tout le monde. Ensuite, une autre équipe fera la vaisselle. L’idée c’est aussi de pouvoir goûter les légumes du champ."
Le repas, comme le travail de la terre, fait partie du projet : chacun participe à sa manière et selon son rythme.
J’ai retrouvé des liens et repris confiance en moi
Nelly a connu la rue et une longue période d’isolement. Elle raconte que l’agriculture sociale l’aide à reprendre confiance en elle. "J’étais quelqu’un qui ne communiquait plus, qui ne sortait plus de chez moi. Ici, j’ai retrouvé des liens, j’ai recréé des relations et repris confiance en moi. J’ai aussi recommencé à m’alimenter de manière plus correcte, plus cohérente."
C’est tout l’enjeu des "soins verts" : utiliser la ferme non seulement comme un lieu de production, mais aussi comme un espace de rencontre, d’apprentissage et de reconstruction.
Nos Oignons crée des passerelles entre des univers qui ont peu l'occasion de se croiser. L'agriculture, la santé mentale et le secteur social, entre autres. Les volontaires découvrent le fonctionnement d’une ferme et les réalités de la production alimentaire. Les agriculteurs, eux, ouvrent leur lieu de travail à d’autres parcours de vie.
À l’Orée du Bois, comme dans les autres fermes partenaires, on vient donc planter, désherber ou récolter. Mais, au fil des semaines, autre chose pousse aussi : des habitudes, des relations et, pour certains, la confiance nécessaire pour reprendre pied.
Cependant et malgré tout cela, l’ASBL doit se résoudre à annoncer à ses membres qu’elle ne pourra désormais plus continuer ses activités.
"À contre cœur, Nos Oignons cessera bien ses activité mi-octobre. Au terme de 15 saisons de fructueuses explorations, collaborations, expérimentations, réplications, co-constructions,... (...) Ensemble avec toutes les parties prenantes rassemblées, nous pensions que nous étions justement en train d'apporter des réponses simples, concrètes et pertinentes à la complexité des crises qui nous arrivent."
L’ASBL annonce donc vivre ses derniers jours et prévoit de mettre fin à ses activités le 15 octobre, à quelques jours du début de la semaine de la santé mentale.
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