Avec «L’Orestie» , Alice Ronfard met en lumière la modernité de la tragédie antique
En 1993, Alice Ronfard dirigeait son premier spectacle au Théâtre du Nouveau Monde (TNM), une institution dont on célèbre cette année les 75 ans d’existence. C’était Les Troyennes d’Euripide. Sa mère, Marie Cardinal, signait la traduction de la pièce. Son père, Jean-Pierre Ronfard, incarnait Poséidon. « J’ai passé mon enfance dans les coulisses du TNM, raconte la metteuse en scène. Travailler là pour la première fois, c’était comme revenir à la maison, retrouver le cocon. Malgré l’ampleur du projet, je me sentais bien, j’étais à ma place, j’étais chez moi. »
Trente-trois ans plus tard, la metteuse en scène ne semble pas avoir perdu son intérêt pour les créations d’envergure. Après La traversée du siècle, un spectacle-fleuve pour vingt interprètes réalisé à partir de l’œuvre romanesque et théâtrale de Michel Tremblay, une aventure qui a duré quatre ans, Alice Ronfard a choisi de se lancer dans l’adaptation et la mise en scène de L’Orestie. « J’adore écrire, affirme la femme de théâtre. J’adore avoir les deux mains dans la matière textuelle. Quand Geoffrey Gaquère et Mani Soleymanlou m’ont proposé de travailler sur la trilogie d’Eschyle, j’ai tout de suite pensé au boulot qui allait être nécessaire et ça m’a enthousiasmé. Une occasion pareille, ça passe une fois dans une vie ! »
À ce moment-là, Alice Ronfard achète toutes les traductions qu’elle peut trouver de la trilogie (Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides) écrite par Eschyle il y a 2500 ans. « Je me suis rendu compte que, d’une traduction à l’autre, ce n’était pas la même pièce. Dans la version d’Hélène Cixous et dans celle d’Olivier Py, par exemple, ça ne dit pas du tout la même chose. Ce sont chaque fois des formes de réécriture. Mettre en scène L’Orestie, ça veut nécessairement dire la traduire, donc l’adapter en fonction de ta sensibilité, en fonction de ce que tu as envie de dire. »
Son adaptation, qui est d’ailleurs sur le point de paraître chez Leméac, Ronfard y travaille depuis un an. Au moment de notre rencontre, elle était encore à la peaufiner. « Je vois tout ça comme un dialogue entre Eschyle et le présent, explique la créatrice. Il faut se demander ce que ça veut dire aujourd’hui. Mais comprenez-moi bien, je ne suis pas en train de vous dire que j’ai transposé l’action dans le présent. Mon objectif, c’est de raconter une histoire, de rendre le récit le plus clair possible. Je ne vous cacherai pas que j’en ai arraché. Heureusement, en travaillant, j’entendais mon père me dire : “Ah, mais coupe donc ça, c’est trop lourd”, ou encore “N’utilise pas ce mot-là, personne ne va piger”. Je parle aussi chaque jour, ou presque, avec Dany Boudreault, qui me donne un précieux coup de main à la dramaturgie. »
Dépouillement et démesure
Pour jouer Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides sur la scène du TNM, puis sur celle du théâtre Babs Asper du Centre national des arts (CNA), la femme de théâtre a rassemblé une trentaine d’interprètes, dont un grand chœur composé d’une vingtaine de finissants et de finissantes des écoles de théâtre et un ensemble musical réunissant Alexis Elina, Alexander MacSween et Laurie Torres. Au total, y compris deux entractes, on parle d’une traversée de 3 h 30. Livré dans le plus grand dépouillement scénographique, le spectacle mise sur la musique, la danse et la choralité, mais plus encore sur le récit et le propos. Parmi celles et ceux qui tiennent les rôles principaux, mentionnons Evelyne Rompré (Électre), Violette Chauveau (Clytemnestre), Alex Bergeron (Apollon) et Rachel Graton (Athéna).
Alors que Francis Ducharme incarnera Oreste vieux, la metteuse en scène a confié le rôle d’Oreste jeune à son fils, Jules Ronfard, sorti de l’École nationale de théâtre en 2018. « C’est moi qui ai décidé de faire un Oreste jeune et un Oreste vieux. Normalement, on emploie le même acteur pour les deux rôles, mais ça me semblait insensé. Dans Les Choéphores, il est poussé à agir par sa sœur, dont il a peur. Ce n’est pas un héros vengeur, c’est un héros malgré lui, dont le geste est impulsif. Dans Les Euménides, il réfléchit à l’acte qu’il a posé. Après avoir erré pendant des années, visité le monde, pris du recul, gagné en maturité, il est capable de comprendre ce qu’il a fait, d’aller se faire juger, d’affronter la cité, de subir les conséquences de son acte. »
Imparfaite démocratie
Tout en précisant que les deux premières parties sont indispensables pour apprécier et comprendre la troisième, la metteuse en scène avoue que l’essentiel se joue dans Les Euménides. « L’institution du tribunal par Athéna marque la fin d’un cycle de vengeance. La justice apparaît alors comme une réponse à la violence, elle remplace la loi du sang par la loi de la cité et ouvre la possibilité d’un vivre-ensemble fondé sur la délibération. Loin de moi l’idée de remettre en cause cette conquête, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qui reste lorsque le verdict est rendu. Que devient celui qui a tué ? Que deviennent les survivants ? Il faut admettre que la démocratie reste inachevée, inégale, parfois sourde aux voix étouffées : celles des femmes, des mères, des hommes condamnés au silence, des êtres rejetés aux marges de l’histoire. »
Sans chercher à tout prix une fin heureuse, on est en droit de se demander si les pièces d’Eschyle ne recèlent pas une lueur d’espoir, une sagesse dont notre époque pourrait s’inspirer pour améliorer son sort. « Le présent, c’est une autre pièce, répond spontanément Alice Ronfard. À la fin de L’Orestie, Eschyle semble nous dire : “Je vous ai donné des outils — la loi, l’équité et la paix —, maintenant à vous de vous en servir. C’est à vous d’écrire la suite.” Personnellement, je m’interdis de verser dans la morale, même si c’est tentant. La solution, c’est aux citoyens et aux citoyennes qu’elle appartient. »
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