Satellites : une poignée d'acteurs privés concentre le marché, entre promesse d'innovation et risque réel pour les États

C'est un spectacle désormais familier pour les observateurs et les amateurs d'astronomie : au coeur d'une nuit claire, propice à l'observation des étoiles, une succession de points lumineux dessine une ligne droite dans le ciel. Il ne s'agit ni des Perséides ni d'une invasion extraterrestre, mais des satellites de Starlink. L’entreprise d'Elon Musk, filiale du groupe SpaceX, propose un accès à Internet à l’échelle mondiale et s’impose comme le leader de ce pan de la nouvelle économie spatiale. Un secteur de plus en plus dominé par les capitaux privés.
D’après un rapport de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la part des satellites lancés par des opérateurs privés est passée de 23% en 2010 à 88% en 2025. Une évolution qui pousse l’organisation à alerter les pouvoirs publics sur les risques encourus : saturation orbitale, surabondance des débris spatiaux et concentration des technologies entre les mains de quelques entreprises poursuivant des intérêts propres.
Ce dernier point est essentiel car il touche à des services difficilement remplaçables, qui répondent à des besoins fondamentaux pour la société, notamment l'énergie, les communications ou la production alimentaire.
L’OCDE souligne ainsi que, dans certaines économies avancées comme le Royaume-Uni, près de 20% du Produit Intérieur Brut repose sur des services fournis par satellite. A cela s’ajoute l’observation spatiale, utilisée pour les prévisions météorologiques, pour la prévention et la lutte contre les incendies, ou le suivi des effets du changement climatique.
L'économie spatiale largement dominée par deux pays et quatre entreprises
Avant d'évaluer les risques d'une telle concentration, encore faut-il en mesurer l'ampleur : chaque année, seuls quatre entreprises et deux pays assurent l'essentiel des lancements orbitaux.
En 2025, les entreprises SpaceX, China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC), Rocket Lab et Roscosmos représentaient à elles seules plus des quatre cinquièmes des lancements mondiaux, la société d’Elon Musk en assurant environ la moitié. La constellation Starlink représente environ 60 % des satellites actifs en orbite en 2025, et poursuit cette année encore son expansion rapide.
Les États-Unis réalisent donc plus de la moitié des lancements annuels et placent près de neuf objets sur dix en orbite, loin devant la Chine, deuxième du classement, avec seulement 28% des lancements et 8,2% des mises en orbite.
Les gouvernements restent quant à eux le principal moteur de l'économie spatiale, grâce à leurs investissements civils et, de plus en plus, militaires. Les États-Unis, par exemple, ont déjà consacré près de la moitié de leur budget spatial à la sécurité et à la défense en 2025.
Par ailleurs, de plus en plus de pays adoptent des réglementations spécifiques pour encadrer la commercialisation du secteur, comme le recommande l'OCDE. Mais quels sont les éléments que les nouvelles lois doivent prendre en compte ?
L’économiste Chris Doyle, professeur à la London School of Economics et directeur associé chez KPMG, indique dans un récent article universitaire qu’un excès d'incitations accordées au secteur peuvent conduire à un "déploiement excessif de satellites", tandis que certaines mesures dissuasives restent, elles, sans effet sur les problèmes de concurrence.
Saturation de l'espace et risque de collisions
À cet égard, le rapport de l’OCDE relève une tendance aux fusions d’entreprises qui, tout en renforçant la concentration du marché, stimule également l’innovation dans le secteur. Il note ainsi que seules les entreprises américaines et chinoises ont réussi à mettre au point des fusées réutilisables, lesquelles permettent aux engins spatiaux d’atterrir en toute sécurité et de réduire considérablement les coûts de lancement.
Ces innovations, en limitant les dépenses, favorisent également un déploiement massif de satellites, avec près de 15 000 mises en orbite prévues d’ici mi-2026. Certains projets pourraient même porter ce chiffre à plus de deux millions, même si l’OCDE reconnait "qu’il est probable que seule une fraction de ces satellites soit effectivement lancée".
"Avec un nombre croissant de satellites dans l’espace, en particulier les mégaconstellations en orbite terrestre basse, les risques de collision augmentent", avertit cependant Chris Doyle, précisant que ces engins sont équipés de logiciels capables d’anticiper les collisions et d’effectuer des manœuvres pour les éviter.
Cette gestion est cependant coûteuse et exige, selon l’économiste, une "coordination minutieuse entre les opérateurs concurrents" : "Ne pas gérer ces risques peut entraîner une réaction en chaîne de débris, ce qui pourrait rendre l'espace dangereux et déclencher le syndrome de Kessler", conclut-il, en référence à cette théorie qui prévoit une réaction en chaîne, avec des collisions d’objets spatiaux en cascade.
Le rapport de l'OCDE indique à ce sujet que près de 46 000 débris spatiaux font l’objet d’une surveillance régulière, et que plus de 140 millions de fragments sont trop petits pour être suivis.
Les entreprises pionnières prospèrent grâce à l'absence de concurrence
Les problèmes de concurrence et le pouvoir excessif exercé par quelques entreprises privées dans un secteur stratégique pour les communications et la défense sont aujourd'hui des réalités.
Selon les chercheurs Alessandra Vecchi et Louis Brennan, il ne s'agit pas d'un "dommage collatéral" subi par les entreprises pionnières, mais d'une "stratégie délibérée" visant à consolider les avantages de ces dernières et à empêcher l'émergence de concurrents. "Une fois que les gouvernements, les agences de défense ou les opérateurs aériens adoptent Starlink, il devient de plus en plus difficile de se tourner vers d’autres fournisseurs sans encourir de risques ou de coûts inacceptables", expliquent-ils dans un article publié dans le Journal of Industrial and Business Economics.
Face à ces constats, l'OCDE recommande donc de surveiller les dépendances et les décisions en matière de marchés publics, et plaide pour l'interopérabilité ou la diversification des fournisseurs. "Les pays continueront à se faire concurrence dans le domaine spatial, mais ils partagent également un intérêt commun à préserver un accès sûr, durable et fiable à l'espace, au profit de l'économie, de la science et de la société", conclut l’organisation.
Un article écrit par Sofía Soler (RTVE), publié le 10 septembre 2026 à 07:17.
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