Dix milliards d’économies, et le plus dur reste à venir: “Nous n’en sommes qu’au début”
Budget fédéral
“Nous ne sommes qu’au début de cinq nouvelles années d’austérité.” Voilà, en substance, le constat dressé par le politologue Carl Devos et l’économiste Peter De Keyzer lorsqu’on leur demande à quel point la situation budgétaire de la Belgique est préoccupante, alors que le gouvernement cherche à réaliser 10 milliards d’euros d’économies. Et même si cet objectif est atteint, le pays sera loin d’être sorti d’affaire. “Aujourd’hui, chaque Belge – du nourrisson au retraité – reçoit en moyenne 3.000 euros de plus qu’il ne contribue. Ce n’est pas soutenable.”
Source: Het Laatste Nieuws
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En novembre dernier, après l’accord budgétaire tant attendu de 9 milliards d’euros, Carl Devos écrivait déjà que “le gouvernement Arizona n’a pas stoppé la dégradation, il l’a simplement ralentie”. Activation des malades de longue durée, réforme des pensions, indexation, taxation des plus-values: selon lui, le gouvernement avait pris la bonne direction, mais ces mesures ne suffiraient pas. “Croire que le débat est clos relève de l’illusion. Même après cet accord, le déficit restera trop élevé en 2029”, prévenait-il alors.
Des propos qui se révèlent aujourd’hui particulièrement prémonitoires. Moins d’un an plus tard, le Premier ministre Bart De Wever (N-VA) et son équipe sont de nouveau autour de la table pour un exercice encore plus délicat: trouver cette fois 10 milliards d’euros afin de réduire un déficit annuel qui pourrait atteindre 42 milliards d’euros en 2029.
Le point de départ se situe, explique Carl Devos, au niveau européen. Chaque année, la Belgique doit présenter son budget à la Commission européenne, mais elle doit aussi démontrer, sur plusieurs années, comment elle compte assainir durablement ses finances publiques. Pour cela, elle est tenue de respecter une norme européenne limitant la croissance des dépenses publiques.
Pourquoi 10 milliards ne suffiront pas
Selon le Comité de monitoring, composé de hauts fonctionnaires, quelque 7 milliards d’euros de mesures supplémentaires seraient nécessaires pour respecter cette trajectoire. Le mot-clé est “structurel”: vendre un bâtiment et en tirer une recette ponctuelle ne compte pas. Les économies doivent produire des effets année après année.
Pourquoi alors viser 10 milliards plutôt que 7? “D’abord parce que le chiffre est plus parlant”, répond Carl Devos. “Ensuite parce qu’il laisse une marge pour les prochaines années et constitue un coussin de sécurité. Les précédents accords budgétaires ont souvent rapporté moins que prévu, notamment parce que certains compromis politiques étaient devenus tellement complexes qu’ils étaient difficilement applicables.”
Il cite notamment la réforme de la TVA. Celle-ci est devenue si compliquée qu’elle rapportera finalement environ 700 millions d’euros par an de moins qu’escompté. “On se souvient de la vidéo de l’entrepreneur Marc Coucke qui tournait cette réforme en dérision. Plusieurs mesures du précédent accord produiront moins de recettes qu’annoncé. Ajoutez à cela une économie atone, des prix de l’énergie élevés, l’inflation et la hausse des taux d’intérêt: les trous que l’on croyait colmatés se rouvrent”, constate le politologue
Et ceux qui pensent qu’une fois ces 10 milliards trouvés, la crise budgétaire sera derrière nous risquent d’être déçus. Même si toutes les mesures étaient adoptées, les projections indiquent que la Belgique afficherait encore un déficit d’environ 4 % du PIB à la fin de la législature, bien au-dessus de la limite européenne fixée à 3 %.
“Dans la population, on commence à croire qu’un dernier effort suffira pour tourner la page. Ce n’est absolument pas le cas”, avertit Carl Devos. “En réalité, nous ne sommes qu’au début de cinq nouvelles années d’austérité. Ceux qui ont connu les années 1970 et 1980 retrouveront une impression familière: des années de rigueur, avec un tunnel dont on ne voit jamais la sortie.”
Une dette qui coûte de plus en plus cher
Certes, les finances publiques étaient encore plus dégradées il y a un demi-siècle, reconnaît-il. Mais, selon lui, la tâche politique est aujourd’hui plus complexe. “La Belgique ne peut plus dévaluer sa monnaie, le paysage politique est beaucoup plus fragmenté, ce qui rend les compromis plus difficiles, et de nombreuses compétences ont été transférées aux Régions, alors que l’essentiel de la dette historique reste à charge du niveau fédéral.”
Cette dette publique, qui dépasse désormais les 700 milliards d’euros, pèse de plus en plus lourd. L’État continue d’emprunter sur les marchés financiers, mais il ne bénéficie plus des conditions exceptionnelles des années de taux bas.
“Les intérêts ont augmenté de 6 milliards d’euros au cours de cette seule législature”, souligne Peter De Keyzer. “Aujourd’hui, la Belgique consacre une fois et demie plus d’argent au paiement de ses créanciers qu’à la Défense. Les 10 milliards actuellement recherchés serviront en grande partie à financer cette dette accumulée par le passé”, ajoute-t-il.
“Les jeunes paieront la facture”
Le débat budgétaire suscite les inquiétudes de nombreux groupes: pensionnés, industrie, chômeurs, horeca, malades de longue durée… Mais, selon l’économiste, une catégorie reste largement absente des discussions: les jeunes.
“Ce sont pourtant eux qui paieront l’addition. Chaque année, nous empruntons des milliards que les générations suivantes devront rembourser. Les enfants qui sont aujourd’hui en maternelle, en primaire ou dans le secondaire financent déjà, en quelque sorte, les dépenses actuelles.”
Il résume la situation par une formule simple: “Le déficit annuel représente environ 3.000 euros par Belge. Cela signifie que chacun reçoit aujourd’hui, en moyenne, 3.000 euros de plus qu’il ne verse. Tout le monde comprend que cela ne peut pas durer.”
Où trouver les économies?
Reste à savoir où trouver ces économies. “Où que l’on regarde, on se heurte à une impasse”, observe Carl Devos.
La Défense? Les dépenses devront encore augmenter pour respecter les engagements pris auprès de l’OTAN, avec un objectif de 3,5 % du PIB à terme. La police, la justice, les pompiers ou encore la Protection civile dénoncent déjà un manque chronique de moyens.
Il reste donc principalement la Sécurité sociale, qui absorbe chaque année quelque 50 milliards d’euros d’argent public, en plus des cotisations sociales. Les réformes des pensions, du chômage et des malades de longue durée ont déjà été engagées. Quant aux soins de santé, dont le budget augmente de 7 % par an, y toucher serait délicat alors que les listes d’attente chez les médecins généralistes, les psychiatres et de nombreux spécialistes continuent de s’allonger.
Carl Devos estime toutefois que certains abus peuvent être corrigés. Il cite l’intervention majorée dans les soins de santé, accordée à près de 20 % de la population. “Le système est devenu beaucoup trop large. Je connais un retraité propriétaire de quatre appartements qui bénéficie de tarifs réduits simplement parce qu’il touche une pension minimum.”
Les aides aux entreprises figurent également parmi les pistes évoquées. Mais leur suppression aurait un coût. “Elles compensent des charges salariales et énergétiques élevées. Les supprimer reviendrait à augmenter les coûts des entreprises et à mettre des emplois en péril, alors même que le gouvernement compte sur un taux d’emploi de 80 % pour redresser les finances publiques.”
Les Régions aussi dans le viseur
Peter De Keyzer cible d’autres priorités: limiter l’indexation des pensions les plus élevées, geler les effectifs de la fonction publique et accélérer la numérisation de l’administration.
Selon lui, les Régions doivent aussi être mises à contribution. “Aujourd’hui, elles dépensent, mais c’est l’État fédéral qui finit par payer la facture. C’est un peu comme des enfants qui utiliseraient la carte bancaire de leurs parents sans jamais devoir la rembourser. La situation est encore relativement maîtrisée en Flandre, même si le déficit y augmente. En revanche, à Bruxelles, en Wallonie et dans la Fédération Wallonie-Bruxelles, elle est véritablement catastrophique.”
À ses yeux, les Régions devraient être financièrement responsables de leurs choix budgétaires, mais le cadre institutionnel actuel ne le permet pas. C’est d’ailleurs, rappelle-t-il, l’une des raisons pour lesquelles Bart De Wever affirme que cette opération pourrait être la dernière grande cure d’austérité réalisable dans le cadre institutionnel actuel.
L’économiste ne plaide pas non plus pour une hausse des impôts. “Taxer davantage freinerait la croissance, ce qui finirait par réduire les recettes fiscales elles-mêmes.”
Une augmentation de la TVA, régulièrement évoquée, alimenterait selon lui l’inflation, provoquerait une hausse automatique des salaires via l’indexation et ferait finalement retomber la facture sur les entreprises.
Une majorité sous tension
Lors de la formation du gouvernement, la coalition Arizona avait convenu que les “épaules les plus larges” ne supporteraient pas plus d’un neuvième de l’effort budgétaire, soit environ 11 %, une clause exigée par le président du MR, Georges-Louis Bouchez.
“Aujourd’hui, les partis de la majorité se disputent déjà sur le respect de cet engagement”, relève Carl Devos. “Georges-Louis Bouchez affirme que la contribution des plus hauts revenus atteint déjà 20 %, tandis que ses partenaires contestent fermement ce chiffre. Vooruit et Les Engagés souhaitent encore augmenter certaines recettes, alors que le MR s’y oppose catégoriquement.”
Cette divergence pourrait-elle faire tomber le gouvernement? Carl Devos n’y croit pas.
“Il y aura du drame, des crises, du théâtre et des titres alarmistes. Mais un accord finira par être trouvé. Non pas parce que les partis sont proches les uns des autres, mais parce qu’un échec coûterait beaucoup trop cher à tout le monde.”
Selon lui, des élections anticipées ne feraient que renforcer les partis extrêmes, tandis que le prochain gouvernement serait confronté exactement au même problème… dans une situation encore plus dégradée.
“La Belgique n’agit que lorsqu’elle est au pied du mur”
L’histoire récente montre, ajoute-t-il, que la Belgique n’agit réellement qu’au pied du mur. Il rappelle la formation du gouvernement en 2011 après 541 jours de crise politique, alors que les taux d'intérêt s'envolaient, les efforts budgétaires des années 1990 pour permettre l'entrée dans l'euro, ou encore la dévaluation du franc belge dans les années 1980 sous la pression de l'Allemagne et du FMI.
“Depuis cinquante ans, la Belgique ne prend des mesures d’ampleur que lorsqu’elle n’a plus d’autre choix.”
Peter De Keyzer partage cette analyse. Il rappelle qu’une banque américaine a récemment conseillé à ses clients de spéculer contre la dette belge et que le gouverneur de la Banque nationale, Pierre Wunsch, a averti que la Belgique n’était plus qu’à un événement négatif d’une crise de la dette.
“Malheureusement, je pense qu’il faudra cette pression extérieure”, conclut-il. “Notre pays fonctionne par compromis, tabous et équilibres. De lui-même, il ne parvient jamais à aller suffisamment loin. Il lui faut une sorte de deus ex machina… ou plutôt, dans ce cas-ci, un diable ex machina.”
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