La Basse-Ville de Québec gagne en hauteur
Après des décennies de surplace, le boulevard Wilfrid-Hamel, à Québec, a emprunté la voie rapide de la densification. Des bâtiments imposants ont surgi le long de cette artère reliant le Centre Vidéotron à l’aéroport Jean-Lesage. Une tour d’habitation de 40 étages est à l’étude. Si le projet va de l’avant, il s’agira de la plus haute tour de la capitale.
Le paysage bigarré du boulevard Wilfrid-Hamel est typique des strips, ces rues principales nord-américaines avec leurs stations d’essence et leurs chaînes de restauration rapide. Un détaillant de stores verticaux y côtoie un minigolf, un bar laitier de style polynésien et… les bureaux du Parti libéral du Québec.
Cet axe mal-aimé a été modelé par le flot automobile qui a déferlé sur la capitale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. « C’était l’époque où l’on entrait dans les villes par les anciens chemins de rang », observe le codirecteur général de l’organisme Vivre en ville, David Paradis. « On y construisait toutes sortes de commerces qu’on ne voulait pas au cœur des villes. »
Ses demeures rurales du XVIIIe siècle sont disparues depuis longtemps. À commencer par la maison Dorion-Coulombe, qui a été transplantée au parc Cartier-Brébeuf, deux kilomètres à l’est de son emplacement d’origine. Avec sa façade de briques jaunes, l’hôpital Christ-Roi de 1960 fait aujourd’hui office de monument historique.
« C’était un coin laissé-pour-compte », se souvient l’historien Gilles Gallichan, qui a grandi dans le quartier voisin de Limoilou dans les années 1950. « Quand on allait sur le boulevard, c’était pour un enterrement », dit-il en évoquant le cimetière Saint-Charles.
Changement d’échelle
En 1963, le boulevard accueille ce qui doit devenir le plus grand centre d’achat du Québec, Place Fleur de Lys. Le plain-pied entouré de 3000 places de stationnement est inauguré par nul autre que Wilfrid Hamel, le maire de Québec, qui avait donné son nom à l’ancienne route des Commissaires 20 ans plus tôt, à l’époque où il était ministre dans le gouvernement Godbout.
Fleur de Lys forme aujourd’hui un îlot de chaleur de 30 hectares bordé par l’autoroute Laurentienne. Il était à moitié vide en 2018 lors de son acquisition par la société immobilière Trudel pour 60 millions de dollars. « Au départ, le centre d’achat avait une bonne réputation, mais la concurrence s’est développée et il a décliné », observe l’urbaniste Paul Mackey. « Le déclin est généralisé pour les centres commerciaux en Amérique du Nord », nuance-t-il.
Le groupe Trudel veut aménager 4500 logements sur le site de Fleur de Lys d’ici 2035. On y aperçoit déjà deux grandes tours de 15 étages. Une demande de dérogation au zonage a été déposée à la Ville pour l’ajout d’une troisième tour, celle-là de 40 étages.
« J’ai applaudi le projet lorsqu’il a été annoncé, mais j’ai déchanté quand les premières tours ont été construites, explique Paul Mackey. À 15 étages, c’est déjà hors d’échelle pour le quartier. »
La transformation en cours du reste du boulevard pose également problème aux yeux de l’urbaniste, qui a été conseiller municipal dans l’équipe du maire Jean-Paul L’Allier entre 1989 et 1993. « Ce n’est pas en ajoutant des logements de chaque côté de Wilfrid-Hamel qu’on va créer un milieu intéressant pour une population. Le projet est parti en trombe sans penser à plus long terme. »
Paul Mackey estime qu’il aurait été possible de prolonger le modèle des plex du quartier voisin de Limoilou, avec leurs escaliers en colimaçon et leurs cordes à linge. « C’est un type d’habitation qui favorise la vie sociale, les gens se rencontrent et des liens se créent. Ils peuvent ensuite se mobiliser pour des causes particulières. Mais avec ces tours d’habitations là, on n’est plus dans un milieu favorable au tissu social. »
Tramway
Pour l’urbaniste David Paradis, le quartier en devenir ne sera pas replié sur lui-même, comme c’est le cas de Lebourgneuf, en banlieue de Québec. « On n’est pas du tout dans la même situation. Les commerces seront juste à côté des habitations, il y a la rivière Saint-Charles tout près et un réseau cyclable en expansion. »
Le secteur pourrait également être desservi par les phases subséquentes du tramway, dont la première ligne de 19 kilomètres reliant Charlesbourg à Sainte-Foy doit être inaugurée en 2033. Le maire Bruno Marchand a justement évoqué le quartier Vanier comme lieu de passage éventuel du réseau. « On pourra profiter de l’occasion pour traverser les secteurs à redévelopper afin que la densification s’articule finement au transport en commun et qu’on évite une augmentation de la circulation automobile », commente David Paradis.
Le spécialiste entrevoit un circuit qui pourrait remplacer la ligne d’autobus 802. Il imagine également un projet plus ambitieux reliant Saint-Roch à Lebourgneuf en passant par la Pointe-aux-Lièvres, Wilfrid-Hamel et le boulevard Pierre-Bertrand. « L’important est que le déploiement se poursuive au-delà de la phase 1 et que la phase 2 réponde aux besoins de la population déjà établie. »
Tissu urbain
La Ville de Québec évalue à 6000 le nombre de logements qui pourront être érigés sur les trois premiers kilomètres du boulevard Wilfrid-Hamel, à l’est de l’avenue Saint-Sacrement. « À Vivre en ville, on accueille la chose avec un certain enthousiasme », souligne David Paradis, en soulignant que le gabarit des bâtiments à venir est déterminé par les friches asphaltées du secteur. « Quand on construit dans un champ, on le fait en fonction de l’époque où on se trouve. Et à Fleur de Lys, on le fait comme en 2026 et non pas comme dans les années 1940. »
David Paradis a le regard tourné vers les terrains supplémentaires qui pourraient être libérés par la transformation de l’autoroute Laurentienne en boulevard urbain. Le projet est défendu par la Ville et réclamé par des groupes de citoyens. Il a été mis sur la glace en 2025 par le gouvernement du Québec, responsable de l’infrastructure.
Plus de 3500 logements pourraient être érigés à l’emplacement des échangeurs autoroutiers, selon David Paradis. Son collègue Paul Mackey émet toutefois un bémol. « Il y a quand même une grosse circulation sur la Laurentienne… Elle va aller où si on transforme l’autoroute en boulevard ? » L’ancien conseiller municipal note une augmentation constante du trafic à Québec. « J’aimerais ça qu’on puisse réduire la circulation automobile, mais on n’est pas partis pour ça. »
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