The Daily Newsstand · Free, Always
Thursday, September 17, 2026

Vu d'Europe : comment la Russie recrute des "agents jetables" pour mener sa guerre hybride en Europe

Translate

Entre mai et septembre 2024, une vague de sabotages - certains menés à bien, d’autres restés au stade de projet -, a ébranlé quatre pays européens. En Tchéquie, en Pologne et en Lituanie, des incendies criminels ont visé des dépôts de transports publics, des entreprises de matériaux de construction et des fournisseurs de matériel de diffusion. En Roumanie, d’autres attaques ont été déjouées par la police avant même leur exécution, selon les autorités.

Pour les forces de l’ordre, ces opérations ont été orchestrées par les services de renseignement russes, dans le but de semer la peur et d’entraver le soutien à l’Ukraine. Les exécutants - des ressortissants colombiens, cubains et espagnols pour la plupart - , avaient été recrutés depuis la Russie par une personne opérant sous les pseudonymes "Dios" ou "Adrian", dont ils suivaient les instructions.

Des sources judiciaires en Lituanie, en Roumanie et en Pologne permettent d’identifier l’homme qui se dissimule derrière ces pseudonymes, présent dans chacun des complots ourdis dans ces trois pays : Oemis Romagoza Durruthy, citoyen cubain et russe, professeur de salsa installé dans le nord-ouest de la Russie.

Les autorités le désignent comme le coordinateur des attaques, non comme leur commanditaire. "Il a été établi que cela était lié à l’État-major général russe, et bien sûr au GRU", affirme Arturas Urbelis, procureur général adjoint de Lituanie. Le GRU étant le service de renseignement militaire russe.

Saulius Brinas, directeur adjoint du Bureau de la police judiciaire lituanienne, montre la photo d' Oemis Romagoza Durruthy lors d'une conférence de presse à Vilnius, en janvier 2026. © LRT

Une enquête menée par les membres de l'UER - DW (Allemagne), LRT (Lituanie), RTVE (Espagne) et CT (République tchèque) - sous l'égide du Réseau de journalisme d'investigation de l'UER, révèle comment ces agents ont été recrutés, acheminés en Europe, puis affectés à des cibles situées à l'intérieur des frontières européennes, sur ordre du GRU. À partir de documents judiciaires, de publications sur les réseaux sociaux et d’entretiens avec des experts et des proches de ces "agents jetables", les journalistes ont reconstitué l’organisation de ce réseau et la manière dont leur responsable coordonnait leurs actions.

Je pense que ces attaques visent à semer le chaos et la paranoïa

"Je pense que ces attaques visent à semer le chaos et la paranoïa", explique Daniela Richterova, une chercheuse basée au Royaume-Uni spécialiste de la guerre menée par la Russie. Selon elle, ces opérations ne visent pas seulement à causer des dégâts matériels, mais aussi à instiller la peur et le chaos au sein de la population, qui "pourrait alors commencer à se demander si ses gouvernements et ses forces de l’ordre sont suffisamment équipés pour assurer sa sécurité".

En Lituanie, sept personnes sont jugées pour sabotage sous la direction de services de renseignement étrangers. Une autre a été placée en détention au Panama en vertu d’un mandat d’arrêt international, tandis que deux personnes d’origine latino-américaine ont été arrêtées et jugées, respectivement en Roumanie et en Tchéquie.

Quant à leur responsable, le professeur de danse cubain, il serait toujours en fuite en Russie, et était encore actif sur les réseaux sociaux au printemps 2026.

Oemis Romagoza Durruthy, dansant dans son académie de salsa en Russie (capture d'écran réseaux sociaux). © Tous droits réservés

Une précédente enquête menée par des membres de l’EIJN avait révélé que la Russie recrutait des "agents jetables" sur les réseaux sociaux pour mener des cyberattaques, des incendies criminels, des actes de vandalisme, des sabotages et des campagnes d’influence dans les pays européens pendant les élections. Selon les experts, ce type de saboteurs, généralement des amateurs inexpérimentés, constitue le fer de lance de la guerre hybride menée par la Russie en Europe.

Les autorités estiment également que ce sont ce genre d’agents de bas niveau que la Russie aurait utilisés lors des attaques d’août 2026 contre l’aéroport de Leipzig, en Allemagne, et contre une usine de drones à Skarżysko-Kamienna, dans le sud-est de la Pologne.

Nous sommes un groupe de commandos à la retraite de la glorieuse armée colombienne.

Luis Alfonso Murillo Diosa a grandi dans les montagnes de l’ouest de la Colombie, au sein d’une famille qui cultive du café depuis trois générations, mais qui s’est lourdement endettée ces dernières années, selon certaines sources. Âgé de 34 ans, cet ancien militaire partageait son temps entre l’exploitation familiale et des missions de sécurité privée. En 2024, il publie un message sur un groupe Facebook destiné aux Latino-Américains souhaitant rejoindre l’armée ukrainienne, espérant tirer profit financier d’un bref passage au front.

"Nous sommes un groupe de commandos à la retraite de la glorieuse armée colombienne. Nous aimerions savoir combien on gagne en Ukraine et si l’on bénéficie d’une aide pour les frais de voyage et tout ce qui concerne l’enrôlement", écrit-il.

Depuis le début de l’invasion par la Russie, les Colombiens ont rejoint massivement les bataillons étrangers combattant en Ukraine. "Il existe effectivement un vaste vivier de recrues potentielles, expérimentées, bien entraînées et dotées de compétences variées, qui seraient les bienvenues dans d’autres conflits armés", explique Sorcha MacLeod, spécialiste des mercenaires à l’université de Copenhague. "Quand on vous propose de grosses sommes d’argent pour aller combattre et mettre à profit les compétences que vous avez acquises au cours des 10 à 20 dernières années, afin de faire vivre votre famille, c’est une offre très alléchante."

Mais, ajoute MacLeod, ces anciens combattants s’esposent aussi à l’exploitation par des recruteurs aux intentions diverses. C’est précisément ce type d’offre qu’a reçu Murillo, cet ancien producteur de café criblé de dettes. Non pas de la part de l’armée ukrainienne, mais d’une personne se faisant appeler "Dios".

Capture d'écran d'un groupe Facebook destiné aux hispanophones souhaitant « se porter volontaires pour aller soutenir l'Ukraine ». © Tous droits réservés

"Dios", de son vrai nom Oemis Romagoza Durruthy, est originaire de Camagüey, à Cuba, mais vit à Petrozavodsk, la capitale de la Carélie, une région russe frontalière de la Finlande. Danseur professionnel et professeur de salsa et de bachata, il y a ouvert un petit studio de danse avec son épouse russe. Des données divulguées révèlent qu’il traversait des difficultés financières en 2023 : son nom apparaissait dans les bases de plusieurs organismes de crédit, l’une d’elles le mentionnant comme employé d’une chaîne de supermarchés.

On ignore comment il en est venu à collaborer avec les services secrets russes. En mars 2024, il rejoint plusieurs groupes Facebook destinés aux Latino-Américains en quête d’un emploi en Europe ou désireux de combattre en Ukraine. Un compte Telegram qui lui était lié diffusait, lui aussi, des offres d’emploi.

Vidéo montrant Oemis Romagoza Dhurruthy en train de danser (capture d'écran réseaux sociaux) © Tous droits réservés

"“Dios” m’a proposé de travailler pour lui et m’a dit de ne pas aller en Ukraine. Je lui ai demandé de quoi il s’agissait, et il m’a répondu qu’il faisait partie d’un groupe spécial ", a déclaré Murillo, selon des documents judiciaires. Après avoir accepté l’offre, Murillo s’est rapidement envolé pour l’Europe et a atterri à Bucarest, en Roumanie, après un voyage de 28 heures. "Dios" lui a fourni billets, et réservations d’hôtel, et a organisé ses transferts en taxi. Une fois Murillo installé, "Dios" lui a révélé sa mission : photographier une entreprise roumaine de recyclage et un puits de pétrole.

La Roumanie soutient l’Ukraine en lui fournissant du matériel militaire et servant de plateforme de transit, ce qui fait d’elle une cible pour la Russie. On ignore si Murillo savait pour le compte de qui il travaillait récemment, mais il avait discuté avec "Dios" de l’achat de matériel destiné à un incendie criminel. Il a été arrêté par la police roumaine avant d’avoir pu mettre son projet de sabotage à exécution.

"Ce que nous avons constaté, c’est que la Russie ne fait absolument aucune distinction quant aux personnes qu’elle utilise et qu’elle implique dans ces campagnes, qu’elles sachent pertinemment travailler pour elle ou qu’elles n’en aient pas la moindre idée", explique Keir Giles, expert de l’armée russe et chercheur associé au sein du programme Russie et Eurasie de Chatham House. "Et, bien sûr, cela renforce l’idée que la Russie est toute-puissante, qu’elle peut causer des dégâts où bon lui semble."

Murillo était loin d’être le seul citoyen latino-américain recruté par "Dios". Un autre de ses agents a incendié une réserve de panneaux dans un magasin de matériaux de construction près de Varsovie en mai 2024, avant de récidiver un mois plus tard, dans la ville de Radom, à une centaine de kilomètres de la capitale polonaise. La police polonaise a identifié l’auteur des faits : Andrés de la Hoz de la Cruz, 26 ans et originaire du nord de la Colombie. Quelques jours plus tard, il était arrêté à Prague, en Tchéquie, alors qu’il tentait de mettre le feu à un dépôt de bus.

"Au départ, la personne qui lui avait confié cette mission lui avait simplement demandé de prendre des photos de divers objets. Il ne se doutait pas encore qu’en accomplissant ces tâches, il se mettait automatiquement sous la coupe des services secrets russes", explique Jacek Dobrzyński, porte-parole des services spéciaux polonais. "Une fois la première tâche accomplie, il s’est vu confier d’autres missions —contre rémunération ou sous la menace d’un chantage." "Je suis vraiment désolé", a ensuite déclaré le Colombien aux journalistes.

Après l'arrestation de de la Hoz et de Murillo, Dios a recruté un nouvel agent : Gonzalo R., un Colombien de 20 ans qui avait grandi en Russie et qui s'était rendu en Lituanie depuis la Russie, en bus. Sa mission consistait à photographier la société lituanienne TVC Solutions, une entreprise qui avait reçu une commande spéciale pour l’armée ukrainienne : des remorques équipées de matériel d’analyses des signaux radio, capables de détecter les drones ennemis.

Andrés de la Hoz de la Cruz, en tenue militaire, pose à côté d'un drapeau colombien (capture d'écran réseau sociaux) © Tous droits réservés

"On nous a trompés. Ils ont profité de la naïveté de mon fils", a déclaré sa mère aux journalistes par la suite. Dans le cadre de cette même opération, "Dios" a également engagé une femme de 59 ans, de nationalité cubaine et espagnole, chargée de prendre d’autres photos de l’entreprise. Il a ensuite envoyé deux hommes munis de passeports espagnols pour incendier les remorques destinées à l’Ukraine.

Selon les autorités judiciaires, ils n’ont jamais mené leur mission à bien : ayant repéré des passants ainsi qu’une voiture de police à proximité du bâtiment, ils ont finalement pris la fuite. Après s’être enfuis de Lituanie, ils ont été interpellés à Riga. 

Un jeune Biélorusse résidant en Espagne et un jeune Russe ont également atterri en provenance de Suisse. Eux aussi recevaient des ordres de "Dios". Ils sont parvenus à déclencher un incendie chez TVC Solutions, sans toutefois causer de dégâts importants.

Les procureurs lituaniens ont établi l’existence de liens avec le GRU russe et les ont inculpés pour avoir agi pour le compte d’un service de renseignement étranger. "Ce sont des agents des services de renseignement russes, non identifiés mais identifiables, qui ont organisé ces actions, grâce à un système sophistiqué à plusieurs niveaux, afin de mener à bien leur attaque", ajoute Artūras Urbelis, du bureau du procureur général.

Arrestation par les forces de police espagnoles de l'un des membres du réseau dirigé par « Dios », identifié comme étant Oemis Romagoza Dhurruthy. © Police nationale espagnole

Les agissements de Romagoza n’ont causé aucun préjudice matériel substantiel, mais plus de deux ans après les faits, plusieurs autorités européennes continuent de se pencher sur l’affaire. "On se retrouve face à des personnes d’une certaine nationalité, opérant dans un autre pays, résidant souvent dans un troisième, et recevant leurs instructions de personnes basées dans un quatrième", explique un enquêteur espagnol. "Cela signifie que l’on a affaire à un éventail de quatre ou cinq nationalités différentes, réparties sur autant de lieux distincts, et qu’aucun service de renseignement ne dispose à lui seul de l’ensemble des informations." Quant à ceux que "Dios" a entraînés dans ce complot russe, ils en subiront les conséquences pendant des années.

"Je suis venu ici pour plaider coupable, car je suis rongé par la culpabilité à l’idée d’avoir terni la bonne réputation que ma famille m’a transmise, et d’avoir été berné alors que ma famille m’avait toujours mis en garde", a déclaré aux journalistes Andrés de la Hoz de la Cruz, 26 ans, arrêté en 2024.  "Je suis coupable de les avoir déçus. Je me sens encore plus coupable encore de ne pas pouvoir voir mes deux enfants grandir."

Une enquête réalisée par Mathias Bölinger (DW), Julett Pineda (DW), Anna Chaika (DW), Pilar Requena (RTVE), Belén López Garrido (UER), Indrė Makaraitytė (LRT), Adéla Paclíková (CT), coordonnée par le Réseau de journalisme d'investigation de l'UER.

Un article écrit par Investigative Journalism Network (EBU_IJN), initialement publié le 14 septembre 2026 à 09:47. 

Sur le même sujet : comment la Russie recrute des "agents jetables" pour sa guerre hybride en Europe

View the original on RTBF Info

KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.