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Wednesday, September 2, 2026

Corne de l'Afrique: entre les Shebabs et les Houthis du Yémen, «plus qu'un partenariat, une vraie alliance»

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Le groupe rebelle yéménite prend de plus en plus pied chez ses voisins de la Corne de l'Afrique. Sa montée en puissance lui permet d'influencer différents groupes de l'autre côté du golfe d'Aden et de la mer Rouge au profit de l'Iran et de ses alliés.

L'influence des Houthis yéménites – rebelles soutenus par Téhéran et opposés aux forces gouvernementales – ne cesse de croître dans les pays de la Corne de l'Afrique (Djibouti, Érythrée, Éthiopie et Somalie) mais aussi au Soudan. C'est ce que révèle Century Foundation, un groupe de réflexion américain qui vient de faire paraître un rapport très documenté sur le sujet. Les Houthis sont devenus un acteur majeur dans cette zone géographique, point de passage commercial des plus stratégiques, ce qui inquiète de nombreuses puissances régionales mais aussi internationales.

« Les Houthis comme les Iraniens sont pragmatiques, c'est-à-dire que quand on leur impose un embargo maritime, terrestre et aérien, ils cherchent par tous les moyens à récupérer des armes et du matériel », analyse Quentin Müller, journaliste spécialiste de la péninsule arabique et du Yémen. Pour ce faire, créer des alliances avec des groupes ayant l'habitude des réseaux de contrebande est un impératif, en l'occurrence ici les insurgés islamistes Shebabs, les pirates et surtout des contrebandiers d'armes à Djibouti et en Somalie.

Exploiter ces réseaux leur permet de récupérer du matériel et des armes via l'Iran : « C'est purement pragmatique. Ces groupes sont très différents et n'ont pas les mêmes objectifs, mais ils se nourrissent et s'aident mutuellement, même s'il n'y a pas une collaboration totale pour l'instant. »

Cette entraide va ainsi crescendo depuis le 7-Octobre, mais aussi depuis que la présence d'Israël et des Émirats arabes unis dans la Corne de l'Afrique tend, elle aussi, à s'affirmer.

Une relation ancienne  

Les liens entre les Houthis et d'autres entités africaines ne datent pas d'hier. Pour renforcer ses rangs, le groupe armé yéménite recrute depuis plusieurs années des migrants et réfugiés venus de la Corne de l'Afrique. Parallèlement, des Africains de l'Est sont engagés pour servir de passeurs et d'espions. Mais, depuis une dizaine d'années, le projet devient plus vaste : s'implanter comme un nouveau pôle d'activité de l'« axe de la résistance » promu par l’Iran face à Israël et aux États-Unis dans la zone. Et pour ce faire, ils ne manquent pas de moyens. 

« Les Houthis ont la main sur une véritable structure étatique. Ils ont créé un proto-État avec tous les réseaux de contrebande de l'époque du président Saleh, poursuit Quentin Müller. Ensuite ils se sont servis d'une partie de l'armée nationale – hommes, matériel et son savoir-faire – qui les a rejoints. Aujourd'hui, financièrement, ils sont plus puissants que l'État. » Et cela même si le pétrole est toujours du côté gouvernemental, puisque les rebelles ont frappé les ports et ont menacé les bateaux qui viendraient chercher de l'or noir. 

Les Houthis disposent donc aujourd'hui de réels atouts pour attirer les groupes armés implantés dans la Corne de l'Afrique : des technologies, des armes, des chaînes d'approvisionnement et un accès direct à l'Iran. Mais aussi une image : devenus puissants, ayant visé Israël et contraint les États-Unis à un accord de cessez-le-feu en 2025, les rebelles yéménites ont démontré leur capacité de nuisance à des groupes non étatiques qui n'attendent qu'à en faire autant. 

« La stratégie des Houthis est importante car elle reflète étroitement les efforts déployés par l'Iran et le Hezbollah libanais, au début et au milieu des années 2000, pour transformer les groupes armés non étatiques qu'ils parrainaient en un réseau à l'échelle du Moyen-Orient, devenu aujourd'hui "l'axe de la résistance" », analyse la Century Foundation. 

Les Houthis, comme le Hamas et certaines milices irakiennes, ont ainsi été formés par Téhéran aux tactiques de guérilla à leurs débuts, puis les Gardiens de la révolution leur ont appris à utiliser des armes sophistiquées avant de leur enseigner la manière d'en fabriquer eux-mêmes une partie. Dès lors, les Houthis ont pu développer leurs propres réseaux et renforcer la galaxie des alliés de Téhéran.

Un nouveau membre pour « l'axe de la résistance » 

La Somalie est, de longue date, un terrain propice aux Houthis pour la contrebande d'armes. Mais le rapport américain explique qu'aujourd'hui, le groupe armé cherche à établir des liens plus approfondis avec les Shebabs. En échange d'armes ultra-modernes et de formations, le groupe jihadiste somalien lui fournit des relais logistiques, de renseignement et de capacités lui permettant d'étendre son influence dans la région. « Les Shebabs ne disposent d'aucun autre fournisseur viable de missiles antiaériens et de drones de pointe, explique le rapport. S'ils obtiennent satisfaction des Houthis, il leur sera difficile de rompre cette relation, car ils se trouveront alors pris au piège des avantages offerts par l'écosystème de l'"axe". » 

Aussi, note le groupe de réflexion, une présence plus permanente dans la région peut fournir aux Houthis une base arrière pour les transferts d'armes et de personnes à destination et en provenance de la Somalie, renforçant ainsi leurs liens croissants avec les Shebabs. Cette présence « pourrait même leur permettre de mener des attaques contre les avant-postes militaires qu'Israël envisagerait de construire au Somaliland ». 

« Les Shebabs, avant mais encore plus après le 7-Octobre, sont importants pour les Iraniens et les Houthis, affirme Quentin Müller. C'est le trait d'union pour les livraisons d'armes. Pour envoyer des livraisons à grande échelle, on a besoin d'un vrai allié et pas seulement de réseaux de contrebande. Il fallait donc un groupe physique qui tient des territoires et qui tient des réseaux entiers. On constate ainsi un renforcement de ces liaisons-là qui deviennent plus qu'un petit partenariat, une vraie alliance. Aujourd'hui, les Shebabs sont en passe de devenir un nouveau membre de "l'axe de la résistance", parce que les Iraniens tentent de trouver de nouveaux partenariats qui sont aussi moins éloignés de leurs frontières. » À la différence du Hezbollah par exemple, qui ne peut pas avoir d'impact sur l'économie mondiale, ni sur les États-Unis, les Shebabs, eux, ont une position géographique majeure dans la Corne de l'Afrique, au même titre que les Houthis en mer Rouge. Ils ne peuvent pas bloquer le détroit de Bab el-Mandeb, mais ils peuvent largement perturber la navigation comme les Houthis peuvent le faire, au même titre que les pirates. 

La présence houthie se constate aussi à Djibouti, porte d'entrée du détroit de Bab el-Mandeb. Là-bas, pour contourner l'embargo sur les armes, le groupe yéménite fait transiter des composants et du matériel militaire en exploitant principalement les structures commerciales et les réseaux de transport. De nombreuses sociétés écrans réceptionnent les marchandises par conteneurs depuis le port de Djibouti, selon le rapport. À bord de boutres, embarcations traditionnelles de la région plus discrètes et donc moins faciles à détecter, les cargaisons sont ensuite expédiées au Yémen. 

Avec le soutien de Téhéran, les Houthis cherchent également à s'implanter en Érythrée, puis plus au nord, au Soudan. Fin 2023, Khartoum et Téhéran ont renoué des liens diplomatiques et échangé des ambassadeurs. L'Iran a fourni aux Forces armées soudanaises (FAS) des armes pour soutenir leur lutte contre les Forces de soutien rapide (FSR) – Abou Dhabi est accusé de soutenir ces FSR qui combattent l'armée régulière depuis 2023 au Soudan. 

Des ennemis communs 

La coopération de plus en plus importante entre les Houthis et différentes entités, dont les Shebabs somaliens, s'explique également par la présence croissante des Émirats arabes unis et d'Israël au Somaliland et au Puntland. Car les Houthis, l'Iran et leurs alliés de « l'axe de la résistance » ne représentent qu'une partie des acteurs qui instrumentalisent les conflits dans la Corne de l'Afrique pour asseoir leur avantage stratégique. « ​​​​​​​Cette présence israélienne croissante au Somaliland, œuvrant de concert avec les Émiratis déjà en place, n'était pas la raison première du rapprochement entre les Houthis et les Shebabs, lit-on dans le rapport de Century Foundation. Mais elle leur confère un adversaire commun à proximité immédiate et les incite à coordonner plus étroitement leurs efforts pour le contrer. » 

L'ambition des Houthis de se constituer des alliés dans la Corne de l'Afrique pour contrer les États-Unis, Israël et les Émirats peut sembler utopique, explique le groupe de réflexion. Cependant, l'évolution de leurs relations avec les Shebabs confère une certaine crédibilité à cette affirmation. « L'hégémonie émirienne, sa montée brutale et puissante dans la Corne de l'Afrique, pose problème aux Shebabs, à l'Iran et aux Houthis et pose problème à beaucoup de groupes ainsi qu'à l'armée nationale soudanaise, insiste de son côté Quentin Müller. Son alliance avec Israël fait peser une menace encore plus grande sur ces sur ces entités-là, que ce soit d'ailleurs des entités gouvernementales ou rebelles. Cet impérialisme émirien a créé beaucoup de désordre et a surtout précipité ces alliances de groupes rebelles dans la Corne de l'Afrique et au Yémen. » 

Le Hamas et le Hezbollah ont été grandement affaiblis par Israël. Les milices irakiennes deviennent de plus en plus de petites mafias économiques. Dès lors, l'Iran – qui abrite sur son sol le chef d'al-Qaïda, proche des Shebabs – trouve de nouveaux proxys avec lesquels les Houthis font la liaison. 

Une réelle menace ? 

Face aux bouleversements régionaux, aux multiples conflits qui frappent la zone, une question se pose : les Houthis et leurs alliés de la Corne de l'Afrique représentent-ils une menace de plus pour la stabilité régionale ? « ​​​​​​​Pour l'instant, les groupes présents le long de la rive africaine du golfe d'Aden et de la mer Rouge avec qui les Houthis cultivent des liens abordent l'organisation yéménite sur une base essentiellement transactionnelle », pointe le rapport. 

Si l'influence des Houthis n'en est qu'à ses débuts, elle pourrait toutefois s'accentuer dans les années à venir, se transformer en interdépendance, faisant peser la menace d'une déstabilisation encore plus importante de la région : « ​​​​​​​Les tentacules du conflit et de la compétition s'entremêlent de part et d'autre de la mer Rouge et du golfe d'Aden, risquant à terme d'entraîner les États riverains arabes et africains, les acteurs non étatiques et leurs soutiens extérieurs dans un conflit régional d'une ampleur et d'une complexité considérables. »   

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