Afrique centrale: faux médicaments, produits volés… l’ONUDC alerte sur un trafic en plein essor

Avec plus de 250 tonnes de produits médicaux saisies entre 2020 et 2025 dans les pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), le trafic de produits médicaux constitue une menace majeure pour la santé publique, le développement et la sécurité dans la région. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la Commission de la Cemac, y consacre son nouveau rapport. Ces organisations identifient trois catégories principales dans ce trafic.
Publié le :
4 min Temps de lecture
Il y a d’abord les produits fabriqués sans respecter les standards de qualité : des médicaments falsifiés ou de qualité inférieure. Ce sont les plus dangereux. En 2023, douze enfants sont morts au Cameroun après avoir ingéré un sirop pédiatrique contenant des excipients contaminés, rappelle l’ONUDC.
Viennent ensuite les produits médicaux importés sans remplir les formalités douanières ou sans autorisation de mise sur le marché. Enfin, la troisième catégorie concerne de vrais médicaments, volés dans les stocks nationaux pour être écoulés sur les marchés informels. Ces derniers représentent parfois la principale source d’approvisionnement des populations. C’est notamment le cas en Centrafrique qui ne compte qu’une trentaine de pharmaciens pour 5,5 millions d’habitants. En janvier 2024, les autorités centrafricaines ont saisi 28 tonnes de matériel médical, contenant notamment des seringues ou des solvants.
Un trafic qui s’intensifie, notent les chercheurs : les saisies dans les six pays de la Cemac sont passées d’environ 5 tonnes en 2020 à 116 tonnes en 2024. En tête des produits saisis figurent les opioïdes pharmaceutiques, comme le tramadol et ses dérivés, mais aussi des antibiotiques, des vaccins ou encore des médicaments contre le cancer.
À écouter aussiTrafic de médicaments en Afrique centrale: «Il y a une production locale grandissante» de produits falsifiés
« L'impacte du trafic » est tel qu'il « gêne l'émergence d'une industrie pharmaceutique locale forte »
RFI : François Patuel, vous êtes responsable de l’unité recherche et sensibilisation au bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre de l’ONUDC. D'où viennent ces faux médicaments et qui profite de ce trafic ?
François Patuel : Dans certains cas, par exemple, ça peut être des produits périmés qui viennent d'Europe, qui sont ensuite repackagés au niveau local pour être vendus sur le secteur informel. Ça peut être des produits de qualité inférieure ou falsifiés, qui viennent d'Asie du Sud et qui inondent les marchés en Afrique centrale. Et enfin, il y a une production locale grandissante. Le Cameroun, par exemple, a démantelé un laboratoire clandestin à Mbouda avec des produits périmés qui étaient repackagés, mais aussi des ampoules, par exemple, vides, dans lesquelles les trafiquants ajoutaient simplement de l'eau avec du sucre et qui étaient destinées au marché local. On a retrouvé ces produits dans des marchés au Cameroun, mais aussi à l'exportation par le port de Douala.
Vous dites que le trafic de médicaments enrichit notamment les groupes armés actifs dans la région. D'abord, quels sont les groupes les plus actifs dans ce trafic en Afrique centrale et par quel mécanisme en tirent-ils profit ?
Une étude qui a été faite relève que 17 % des anciens combattants de Boko Haram déclarent avoir pris de manière régulière, lorsqu'ils étaient encore dans le groupe armé, des produits psychotropes, en particulier du tramadol. Donc déjà, le trafic facilite l'accès. La deuxième chose, c'est que, notamment en République centrafricaine, des groupes comme Retour, Réclamation et Réhabilitation (3R), ou l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC) pillent des centres de santé et revendent ensuite sur les marchés informels les produits de leurs pillages. Évidemment, ça permet de générer des revenus qui sont ensuite réinvestis pour leurs opérations. Donc le trafic permet d'alimenter des groupes armés en produits médicaux, y compris en produits médicaux psychotropes. Mais il permet également un financement de leurs opérations, notamment par le biais du pillage des centres de santé.
Est-ce qu'on a un chiffre, une idée du montant que cela représente ?
Alors, on n'a pas d'estimation au niveau de toute la Cemac, mais on sait qu'au Cameroun, par exemple, entre 2020 et 2024, les autorités de santé estimaient à 17 millions d'euros le montant, la valorisation des produits falsifiés qui étaient saisis. Donc ça, c'est uniquement ce qui a été saisi et ça représentait déjà 17 millions d'euros. Ces 17 millions d'euros, pour vous donner un ordre d'idée, c'est la moitié des importations licites sur la même période. Et c'est là où il y a un vrai impact économique également de ce trafic, qui gêne l'émergence d'une industrie pharmaceutique locale forte, en créant une situation de concurrence déloyale avec des trafiquants qui permettent de brader des produits qui sont de qualité inférieure, où il n'y a aucun contrôle, et une industrie régionale qui essaie de respecter les contrôles, de respecter les normes, mais évidemment qui se retrouve en concurrence avec des groupes criminels.
À lire aussiEn Afrique de l’Ouest, le trafic de drogues s'accompagne désormais d'une consommation hors de contrôle
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.