Amélie Brisson-Darveau a pris le pli
Pour comprendre comment les artistes d’ici façonnent la matière pour en extraire leur vision du monde, il faut aller à leur rencontre. Mise en lumière est une série de portraits qui paraît chaque fin de mois. Des incursions dans l’univers de créateurs qui travaillent leurs œuvres de manière inusitée, en retrait de l’actualité culturelle.
Le plissage de textile est en voie de disparition au Canada. Cette technique lente et exigeante, qui consiste à créer des plis permanents sur une étoffe, comme une robe, une chemise ou un rideau, était autrefois pratiquée par plusieurs entreprises d’ici. Mais aujourd’hui, tandis que la plupart des industries textiles ont été délocalisées en Asie, il ne resterait plus qu’un artisan à la perpétuer à Montréal, et peut-être même au pays, d’après les recherches d’Amélie Brisson-Darveau. L’artiste consacre présentement son doctorat en études et pratiques des arts à l’UQAM à ce procédé méconnu.
Sur la vitrine de sa dernière exposition, qui était présentée tout le mois d’octobre à Atelier circulaire, on pouvait lire, avant même d’entrer dans la salle, des extraits d’un entretien mené avec Babu, artisan chez Plissage Andre Pleating Inc., près du quartier Chabanel. C’est que l’exposition montrait non seulement des bandes de tissu plissées, choisies pour la manière dont elles projetaient des ombres sur les murs, mais aussi les coulisses du travail à l’atelier. On y trouvait des outils moulés des mains de l’artiste ainsi que des impressions sur bois représentant les lieux.
« J’ai commencé à m’intéresser au plissage en préparant une installation pour le centre Skol, en 2021, dit-elle. J’étais fascinée par le cinéma d’horreur des années 1940-1950, par ses ombres et ses textures. J’explorais la notion de “monstruosité” créée par ces effets-là et pensé intégrer une étoffe plissée, parce que les plis reflètent la lumière différemment selon leurs formes. […] En cherchant à en savoir plus sur cette pratique, j’ai découvert à quel point elle était liée à l’histoire [de l’industrie] du textile ici, à sa délocalisation et à un contexte économique plus vaste. »
« Sociotechnique »
À notre arrivée dans son studio du Mile End, en face d’Atelier circulaire, l’artiste avait posé sur une table un moule qu’elle était en train de créer elle-même, en argile, pour faire écho aux différentes étapes du processus industriel. « On place habituellement les tissus dans de tels moules, pour qu’ils prennent la forme des plis. Ensuite, on les insère à plat, entre deux feuilles, afin qu’ils ne bougent pas. Puis on place le tout, refermé, dans une étuve ou une cuve à vapeur, où la chaleur et l’humidité figent les plis. » Toujours pour évoquer la chaîne de production, elle a également sculpté en bois la forme d’une étuve, que l’on pouvait voir au fond de la pièce.
Sur une table, dans son espace qu’elle partage d’ailleurs avec son frère jumeau, Guillaume, lui aussi artiste, une vieille presse lui permet de perfectionner une autre technique, centrale à sa dernière exposition : l’embossage. « Ça nécessite à peu près les mêmes éléments de base, précise-t-elle, soit la pression, l’humidité et la chaleur. Il s’agit ici de créer des motifs sur du papier à partir de la texture du tissu. Je le vois un peu comme un prolongement à la fois de ma réflexion sur la nature du geste et de la transformation du tissu vers d’autres matières. »
Cette attention pour ces savoir-faire artisanaux et leurs dimensions politiques sera au cœur de sa thèse, qu’elle rédige ces jours-ci. « Cela faisait plus de dix ans que je n’étais pas allée à l’école, après ma maîtrise en textiles à Concordia, explique-t-elle. Mon mémoire portait sur la notion d’identité dans le vêtement. C’était cohérent avec des questionnements qui m’habitaient, plus jeune, parce que j’étais impressionnée par l’univers des textiles. Pas tant par l’industrie de la mode, mais par le fait que le tissu, par l’imbrication des matériaux qu’il implique, renvoie à nos liens sociaux. Encore aujourd’hui, mes recherches s’inscrivent dans une perspective “sociotechnique”, parce que les deux éléments me semblent indissociables. »
Mise en espace
Au-delà de la matérialité, le souci de la mise en espace est une constante dans son œuvre. Prolongeant son exploration des jeux de lumière et des contrastes, son installation Les habitats de l’ombre (2024), coréalisée avec Pavitra Wickramasinghe, présentait sur 35 écrans accrochés à un mur du tunnel de l’Espace culturel Georges-Émile-Lapalme, à la Place des Arts, des jeux d’ombres prenant la forme d’animaux. Réalisées à partir des mains de participants de tous âges, ces silhouettes étaient combinées à des images de divers habitats naturels.
L’environnement naturel sera au cœur de leur prochaine exposition commune, présentée au centre d’artistes Vaste et vague, à Carleton-sur-Mer, en Gaspésie. Le duo abordera les forces invisibles qui façonnent les formes de vie sous la surface du fleuve Saint-Laurent, soit les ondes sonores des vibrations industrielles.
« Après avoir vécu près de dix ans en Allemagne et en Suisse, ça me fait énormément de bien de me sentir plus ancrée dans mon milieu ici », souligne l’artiste. Revenue au Québec au début de la pandémie, elle présente, depuis, environ une exposition individuelle par année, et elle a récemment fait partie de la cohorte d’artistes du festival Art souterrain. « Dans chacun de mes projets récents, j’ai voulu faire évoluer ma démarche autour des ombres ou des tissus. J’espère pouvoir proposer d’autres déclinaisons de l’atelier de plissage, à partir de nouvelles formes. »
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