C’est ça et mourir
Régulièrement, je vais mourir là, sous les érables centenaires aux racines boursouflées. Nous n’avons pas tous la chance de pouvoir nous projeter dans l’au-delà avec une telle sérénité. Et ces lieux hantés sont parfois des musées en plein air que le commun des mortels craint, à tort ou à raison.
Je fais comme les yogis qui vont méditer dans les cimetières pour se rappeler la fragilité et la finalité de leur existence. Ça me réjouit profondément. La sainte paix loge six pieds dessous.
J’ai même fait inscrire mon nom cet été sur la pierre tombale de mon arrière-grand-père Philias, l’inventeur de la soupe aux pois Habitant. Plus keb que ça, tu chiques du tabac en crachant dans une spitoune (nous en avions une chez nous, je me demande qui en a hérité ?). Soit dit en passant, c’était vraiment moins chic qu’une vapoteuse.
— J’ai visité mon prochain condo, ai-je annoncé à mon amie Marie.
— Hein ?! Tu déménages ?
— Oui, au cimetière. J’ai réservé ma place.
Mes amis sont habitués de m’entendre parler de la mort à toutes les sauces. C’est mon épouvantail favori. Mais il faut avoir le cœur solidement accroché pour aller se rencontrer, le nom gravé dans le granite, sans fioritures ni épitaphe recherchée, perdue au milieu des Louise et des Célanire que je ne connais pas.
C’est ici que j’ai enterré mon test de grossesse en 2002. Pas celui de mon B, non, celui du bébé — on dit « fœtus », quel mot affreux — de 12 semaines qui n’a pas vu le jour avant lui. J’ai fait une cérémonie avec son père et un lampion, puis creusé la terre avec une cuillère. Ma grand-mère Deleine, qui a perdu des jumeaux à cinq mois de grossesse, durant la guerre, les a enterrés ici aussi. Leur nom n’est pas gravé sur la pierre, mais ils ont été ondoyés, quel joli mot.
Ce lieu, je ne l’ai pas choisi pour moi, mais pour que mon fils puisse enfourcher son vélo et se donner une raison de grimper Camillien-Houde. L’automne, c’est particulièrement romantique. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi…
Mon B fera d’une pierre plusieurs coups puisque toute la famille est réunie dans 128 pieds carrés bien tassés. Je suis allée me présenter aux voisins samedi dernier ; à Orphir, Alphonse, Irène, Eugène, Ernestine, Angélina, Albina, Médéric, Rodolphe, Napoléon, Uldéric, Clodomir, Philémon, Hormidas, Léontine, Aza, Victorien et Lucienne. Si vous cherchiez des prénoms surannés pour votre troisième bébé à 350 $ (comme promis par PSPP), allez vous promener parmi les tombes décaties où ces vies anonymes disparaissent dans l’oubli.
Stone reveal
J’ai songé tout l’été à faire un « stone reveal » avec un drap sur la tombe de l’ancêtre, inviter des amis conteurs et baladins à se tirer une bûche et à assister au lever de rideau avec un peu de soupe aux pois ou un verre de bulles. Devant les réactions mitigées et mon B qui me trouve creepy — « C’est pas l’Halloween, momz ! » —, j’ai battu en retraite. Ma chum Marie, scénariste, documentariste aguerrie et femme de terrain, a enfoncé le dernier clou du cercueil : « On va célébrer quoi, au juste ? C’est pas clair. »
Les scénaristes, ça cherche toujours un arc dramatique, une ligne, un punch, un personnage qui porte une quête. Moi, je trouve que la mort, c’est la quête ultime d’une vie. Ça me suffit amplement. Et je sais que c’est un luxe de privilégiée d’avoir mes racines ici, même si je ne suis pas à l’abri d’une rénoviction mortuaire.
Il n’y a même pas d’épitaphe méditative sur cette pierre tombale, du genre « La vie est un rêve dont la mort nous réveille » (c’est pas de moi, c’est d’un soufi persan du XIe siècle). J’avoue que j’ai reçu une leçon d’humilité très soufie en voyant mon nom perdu au milieu de milliers d’autres. Tout ça pour ça. Fuck. Quel paquet de trouble, la vie. Sérieux, j’ai hâte de me réveiller. J’ai une amie thérapeute, pas soufie, mais au service des endeuillés, qui trippe sur Eckhart Tolle : « Wake up in the dream. Wake up from the dream. »
Nous passons notre vie à être dans le déni de la mort, à mener nos guerres et nos combats imaginaires, alors que la Faucheuse nous fait signe tous les jours de régler nos shits. « Life is not a rehearsal » (épitaphe célèbre). Ta vie n’est pas une répétition générale.
Bail à long terme
En signant mon contrat virtuel au cimetière sur la montagne, j’ai remarqué que Philias (décédé en 1957) avait déboursé 676 $ en 1926 pour ce bail à long terme. La raison saute aux yeux : on trouve le nom de son fils Léo Paul, quatre ou cinq ans, gravé cette année-là…
100 ans plus tard, je profite de ce lieu magique, la meilleure transaction immobilière de ma vie (ou de ma mort). Philias Morin a eu quinze enfants avec Rose-Aimée Couture et j’ai la chance qu’il reste encore un peu d’espace dans sa commune.
Ici, la beauté peut exister en silence et mon âme, se reposer en paix. Mon père (enterré à la même adresse) disait que « la vie est brève, mais large ». Ça aurait fait une belle épitaphe. La veille de son grand départ, il a aussi conclu : « L’important, dans la vie, ce sont les gens qu’on aime et ceux qui nous ont aimés. »
Le plus étonnant, c’est que j’aurais probablement pu inscrire mon nom sur n’importe quel monument de ces 343 acres, en plein centre-ville montréalais. Le cimetière, avec un style XIXe siècle très rafraîchissant, n’a exigé aucun test d’ADN, aucun arbre généalogique de 12e génération, aucun acte notarié en trois copies pour graver mon nom sur la stèle de Philias. Tu n’as qu’à leur dire que c’est ton arrière-grand-père, mettre ça sur ta Visa et bim ! T’es officieusement morte. La mort est pas mal plus simple que la vie, je te le confirme.
On apprend à vivre, à aimer, mais on apprend aussi à mourir, j’en suis persuadée. Certains n’apprennent jamais cette grande leçon de vie. Et le jour où ils se réveillent, il est trop tard. Ne reste que leur nom gravé dans la pierre et un souvenir qui s’efface avec l’effleurement du temps.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.