Dix kilos de prunes
Il y a onze ans, je devenais propriétaire d’un charmant triplex dans le quartier Ahuntsic à Montréal. Il avait été rénové en partie et, encore à ce jour, la céramique d’origine recouvre le plancher du corridor de mon entrée. Certes, ce n’est plus au goût du jour, mais j’avoue que je suis sensible au charme suranné de cette vieille céramique italienne. Elle a probablement été importée directement d’Italie par ceux qui ont bâti ma maison, dans un élan pour retrouver un peu de chez eux dans leur nouvelle vie.
À la céramique napolitaine de l’entrée de mon triplex s’ajoutent des tuiles de Toscane sur le petit toit de la façade. Qui plus est, mon voisin, lui aussi d’origine italienne, cultive un miniverger où trois poiriers et quatre pruniers fleurissent chaque printemps. Dès mon arrivée, j’ai envié la présence de ces arbres fruitiers en plein milieu de la ville. Lorsque j’ai aperçu un bébé prunier naître de mon côté de la clôture, je l’ai laissé croître en croisant les doigts pour qu’un jour, il me donne des fruits.
Pour accompagner ce prunier, j’ai planté des vignes de raisins muscat et Concord et un framboisier. J’espionne Giuseppe, le nonno, lorsqu’il taille ses arbres, et je l’imite du mieux que je peux. Bien entendu, je pourrais faire mes propres recherches pour apprendre à tailler mon prunier. Mais apprendre en imitant celui qui sait, c’est une méthode tout aussi valable, plus amusante et, surtout, cela donne des fruits, au sens propre comme au figuré, dans ce cas-ci.
Cette année, mon prunier a produit 10 kilos de prunes. C’est beaucoup plus que ce que ma famille peut consommer en fruits frais ou en confitures. J’ai donc impliqué mes locataires dans un processus de partage. On a cueilli, coupé et cuisiné les prunes ensemble. Une fois tous les pots Mason stérilisés, nous avons obtenu trois litres de confiture chacune. Mes locataires ne sont pas riches, elles sont jeunes, elles travaillent au salaire presque minimum. Savoir qu’elles pourront en offrir à leurs familles à Noël représente une petite source de joie non négligeable.
Au-delà du moment agréable que j’ai passé avec ces formidables jeunes filles, et des cadeaux qui attendent leur heure dans la petite chambre froide, c’est le sentiment de ne pas avoir gaspillé qui me rend excessivement fière. Au Québec, comme dans beaucoup de pays, nous gaspillons de manière éhontée. Selon un rapport de 2024 de Second Harvest, un organisme canadien qui œuvre en sécurité alimentaire, environ 18 % du gaspillage alimentaire évitable (parties comestibles) survient aux étapes de la prérécolte et de l’entreposage chez le producteur. C’est à peu près l’équivalent de ce qui est gaspillé dans nos maisons. Certaines entreprises y ont vu une occasion et elles ont pris le pari de transformer ces denrées, mais c’est loin de suffire pour éviter d’envoyer des tonnes d’aliments à l’enfouissement.
Pourtant, une bonne partie de la population peine à payer l’épicerie, et les maigres ressources des organismes communautaires ne suffisent plus à répondre aux besoins. Il me semble qu’avec un peu d’imagination et de volonté politique, on pourrait créer des emplois et transformer ces produits pour les acheminer dans nos services publics, tels que les CPE, les hôpitaux ou les CHSLD. Est-ce qu’à terme, ce serait plus rentable que les produits importés ? Je soupçonne que oui. En tout cas, d’un point de vue environnemental et par respect pour nos producteurs qui travaillent si fort pour nous nourrir, ce serait un projet de société intéressant.
Je ne vous parle pas de toutes les autres formes de gaspillage que nos sociétés modernes ont permis au fil du temps. Dans les villes du Québec, on estime que 30 % de l’eau potable se perd avant d’arriver dans nos robinets, à cause des fuites dans le réseau des canalisations. Sans parler du fait qu’aucune norme n’oblige les nouvelles constructions à repenser le fait que nos toilettes fonctionnent toujours avec de l’eau potable, quand des solutions avec les eaux grises ou pluviales existent depuis des décennies.
Il y a aussi les grands projets d’électricité ou de construction où l’on perd une masse importante de bois coupé. Des milliers d’arbres finissent brûlés, pourris sur place ou ennoyés dans des bassins. J’ai du mal à comprendre comment une ressource aussi précieuse ne fait pas l’objet d’un processus de valorisation obligatoire. Encore une fois, il faut probablement en imputer la faute à un manque de fermeté politique.
Je considère que les près de 25 000 logements vacants de Montréal constituent aussi une forme de gaspillage, surtout en pleine crise du logement. Sommes-nous si riches que nous avons la possibilité de choisir la facilité au lieu de la responsabilité ? Nos règlements, nos lois et nos façons de faire sont-ils à revoir ? Peut-être faudrait-il retourner relire les définitions du mot économie : « Ensemble des activités d’une collectivité humaine relatives à la production, à la distribution et à la consommation des richesses », ou « Gestion où on réduit ses dépenses, où on évite des dépenses superflues » et surtout se souvenir de ses synonymes, tels que « épargne » et « parcimonie » (selon le Larousse).
D’ici à ce que l’on comprenne collectivement qu’on peut faire mieux, je vais faire mon possible pour éviter le gaspillage. Parce que c’est toujours aux citoyens qu’on demande d’en faire plus. Je vais donc de ce pas recoller mes vieilles tuiles italiennes, faire du pesto avec mon basilic monté en fleurs et acheter du coton fromage pour faire de la gelée avec le surplus de raisin de mes vignes. J’irai aussi chercher des légumes moches pour les potages d’automne et j’irai voter, le 5 octobre, en espérant ne pas gaspiller mon temps.
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