L’Espagne a le cœur lourd cette semaine
Le 28 octobre au matin, j’arrive à mon cours de derecho procesal (droit procédural) à l’Université Complutense de Madrid, j’allume mon ordinateur et j’ouvre, comme à l’habitude, la page d’actualités du quotidien El País. En première ligne, on annonce une collision entre deux trains à grande vitesse dans la province de Toledo.
Merde, pas encore. J’ai tout de suite pensé à la tragédie d’Adamuz, qui s’est produite en janvier dernier. Un train avait déraillé, il y avait eu 46 morts, les médias en avaient parlé pendant des mois et ils avaient durement critiqué le gouvernement. L’accident avait beaucoup bouleversé l’Espagne. Et voilà que ça recommençait. C’est un terrible déjà-vu à avoir.
Je tourne mon ordi pour montrer le titre à mon amie, assise à côté de moi. On commence à regarder les premières photos prises par des passagers, alors que notre professeur continue de parler, inconscient de la nouvelle. On voit des voitures de train complètement renversées dans un fossé. Certaines sont tellement amochées qu’elles ont l’air d’avoir explosé. J’envoie l’article dans le groupe WhatsApp familial. OMG ! Ça a l’air pire qu’Adamuz !
Le titre est actualisé : on annonce au moins 10 morts. J’ai mal au cœur. Un murmure croît dans la classe, je ne suis plus le seul à être au courant de la situation. Le professeur prend un moment pour s’enquérir de ce qui se passe avant de reprendre le cours avec ses diapos. De nouvelles photos et vidéos sont publiées avant la fin du cours et on mentionne la présence de beaucoup de blessés. C’est sûr qu’il y a plus de morts.
Personne à ce moment-là ne connaît encore les circonstances ni les causes de l’accident, mais je sais déjà que c’est grave. Nous sommes à la veille d’élections générales en Espagne. Je lis que le gouvernement et tous les partis politiques importants — sauf Vox, d’extrême droite — ont annulé leur campagne pour la journée.
Au fil de la matinée, je parle avec mes amis de la situation, je sens un creux grandir dans mon ventre. Le bilan des morts monte à 30, et on apprend que les hôpitaux demandent des dons de sang en urgence. Sur les réseaux sociaux, tout le monde publie des stories sur les lieux où on peut en donner.
Quand j’arrive chez moi, je vois ma mère devant les nouvelles, l’air assombri. Quelques jours plus tôt, elle est revenue d’Andalousie en TGV en passant exactement par le même chemin. Ça aurait pu être son train.
On en est maintenant à 69 morts et plus d’une centaine de blessés ; les images sont impressionnantes. Un rail aurait transpercé une voiture de train, on dirait une scène du film d’horreur Destination finale. Je reçois un message vocal d’une amie me disant que le point de collecte de sang situé à Gran Vía est débordé. La file est telle qu’ils estiment à entre deux heures et demie et trois heures le temps d’attente pour faire un don.
On ne parle bien évidemment que de ça aux nouvelles, et pas juste en Espagne.
Peu à peu, le fil des événements est retracé. Le ministre des Transports pointe une « erreur » humaine et des « circonstances inexplicables » qui auraient abouti à la collision.
Je reçois un courriel de l’université qui annonce une minute de silence, jeudi, à midi. Suivront trois jours de deuil national. On apprend aussi que l’ex-ministre du Travail Fátima Báñez serait morte dans l’accident.
Dans l’après-midi, je rejoins trois amis pour aller prendre un café. L’ambiance est lourde. On croise un groupe de touristes qui parlent fort et qui rient. Les passants les dévisagent : ce n’est pas le moment d’être joyeux, le pays est en deuil.
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