Exploitation sexuelle : « Les mineurs, c’est eux qui rapportent le plus d’argent »

« Le trois quarts du monde, quand ils bookent une fille, qu'est-ce qu'ils veulent? La fille qui a l'air le plus jeune possible. Tu comprends? »
Au téléphone, cette ancienne intermédiaire pour une agence d’escortes de Montréal livre un aveu frappant. « C’est un basic requirement. Plus tu as l’air jeune, plus tu es populaire », avance la jeune femme, qui fut également escorte.
Cette dernière a exercé la profession obscure de « bookeuse », le terme employé dans le milieu de la prostitution en ligne. Concrètement, elle répondait au téléphone et aux messages des clients, qui contactaient un numéro diffusé sur le site de l’agence pour laquelle elle travaillait.
Elle organisait ensuite les rendez-vous entre les escortes et les clients dans des appartements utilisés par l’agence, souvent en plein centre-ville de la métropole.
Je me suis déjà fait demander si j’avais une fille qui avait l’air de 17 ans
, souligne-t-elle, en pesant ses mots, sans toutefois préciser si des mineures étaient embauchées.
Sur ces sites qui publient quotidiennement des annonces proposant des services sexuels, on retrouve systématiquement le profil et les photos d’escortes. Certaines disent avoir 18 ou 19 ans. L’âge réel? Non
, répond notre interlocutrice, qui nous a demandé de cacher son identité par peur de représailles.
Sur les sites, quand apparaît l’âge des femmes, ce n’est pas leur vrai âge. Tout le monde sait que si tu mets 18 ans, ça veut dire que t’as l’air d’avoir 16 ans. C’est un truc de l’industrie que j'te donne.
Des clients, poursuit-elle, font des marathons [sexuels] la fin de semaine
. Avoir l’air jeune, c’est ce que trois quarts des hommes dans cette industrie veulent. Tu vois comme c’est malade, l’industrie?
lâche-t-elle, avant de raccrocher.

Le site Leolist propose des annonces d’escortes en ligne, facilement accessibles.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
On te vend du rêve
Au cours des derniers mois, Enquête a interrogé plus d’une vingtaine d’escortes ou anciennes travailleuses du sexe, mais aussi des experts qui connaissent bien les rouages de cette industrie.
Je sais que [des patrons d'agences] ne vont pas vérifier ton âge. Ils vont même te donner un nouvel âge. J’ai vu des filles juste sorties du secondaire
, soutient une ancienne escorte.
En trois clics, tu peux avoir des petites filles de 13, 14 ans. Pas en Thaïlande, au Canada
, insiste la criminologue Maria Mourani.
Le processus est toujours le même, indique-t-elle. On te vend du rêve. On te fait croire que c’est un business, que tu décides, que tu vas te faire de l’argent rapidement. Mais dès que tu rentres dans l’engrenage, tu te fais prendre.
Je connais des jeunes qui se sont fait piéger, car elles pensaient vivre une vie de jet-set. Aucun mineur n’est à l’abri.
Les mineurs, c’est eux qui rapportent le plus d’argent
, assure sans fard Kate, âgée de 17 ans, qui a bien connu cette industrie. Kate est un nom fictif, afin de protéger son identité.
Les clients, ils aiment ça, les jeunes.
Son histoire est bouleversante. Recrutée dans un centre jeunesse à 14 ans, Kate s’est retrouvée, contre son gré, précise-t-elle, sur Leolist, un site bien connu dans l’industrie pour l’achat de services sexuels dont le nom apparaît dans plusieurs dossiers judiciaires.
C’est un site de petites annonces, c’est vraiment dégoûtant. Normalement, t’es supposé avoir 18 ans pour pouvoir t’inscrire. C’est mon pimp (proxénète) qui me mettait dessus. Au début, je n’étais pas au courant
, confie-t-elle, la gorge serrée.
Après quelques rencontres, on commence à consommer. L’alcool, la drogue
, ajoute-t-elle, avant de décrire un viol
commis par deux pimps.
La plupart de ses voisines de chambre dans son centre jeunesse sont devenues escortes, elles aussi, avoue Kate. En ce moment
, explique-t-elle, le recrutement débuterait même vers 12, 13, 14 ans
.
Aucune vérification d’identité sur Leolist
Plateforme en ligne, Leolist publie des annonces virtuelles d’escortes. Cependant, aucune vérification d'identité n'est faite pour l’inscription, qui se fait en quelques secondes à peine, comme a pu le constater Radio-Canada.
Dans ses règles et directives
publiées en ligne, Leolist mentionne ne pas pouvoir « tout contrôler » et demande aux utilisateurs de signaler les contenus suspects. Questionné par Radio-Canada, Leolist n’a pas souhaité émettre de commentaires, mais assure fournir « les informations nécessaires » aux « forces de l’ordre » si ces dernières les sollicitent.
Recrutement en ligne
Cette situation, Jannick Trapp la constate quotidiennement sur le terrain. Avant, l’âge moyen d’entrée [dans l’exploitation sexuelle visant les mineurs] c’était 16 ans
, indique cette intervenante pour L’Anonyme, qui est impliquée notamment dans le programme Sphères.
Cette initiative inclut différents partenaires, dont le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), des organismes communautaires et des CIUSSS, et elle vise les jeunes de 12 à 24 ans en situation d’exploitation sexuelle.
Les méthodes de recrutement ont vraiment évolué. Les parents de jeunes adolescentes doivent être sensibilisés.
Dans les dernières années, on voit beaucoup de filles de 12, 13 ans. Et tout se fait beaucoup plus à travers les réseaux sociaux
, ajoute Jannick Trapp.

Jannick Trapp est intervenante pour l’organisme L’Anonyme.
Photo : Radio-Canada
Snapchat, Facebook, Tinder : tous ces sites avec du clavardage sont devenus des possibilités de recrutement
, confirme Lyne Collette, intervenante à l’organisme La Sortie, qui vient en aide aux victimes d’exploitation sexuelle.
[Les proxénètes] s’infiltrent partout. Ils visent les jeunes filles, mais aussi les jeunes garçons.
Au départ, tu leur fais croire, par exemple, que c’est une agence de danse. Les jeunes filles y vont et elles se font prendre. Plus elles sont jeunes, plus c’est ce qu’ils veulent
, reprend Lyne Collette.
Quand tu es jeune, tu représentes la naïveté, souligne Jannick Trapp. Il y en a qui aiment ça, qui ont des déviances sexuelles, reliées malheureusement à la pédophilie. Les jeunes coûtent plus cher, car ils sont plus intéressants pour les clients.
Avec la collaboration de Michael Deetjens et Pier-Luc Latulippe
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