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Tuesday, October 27, 2026

Adelphes et taouins

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J’ai vu une agora d’êtres esseulés pris ensemble dans leurs différences. Des humains défaits en pièces par la machine à occurrences. Des danseurs pris de fièvre devenant divinités en transe. Des musiciens-chamans orchestrer une vitale danse. Un rite des dieux singeant nos semblables et l’effritement profond de leurs liens. Une fête de la fin. Une partition enlevante pour corps brûlants. Des danses de contagion. Une possession vibrante.

J’ai entendu la langue de mon peuple qui ne s’est pas nommé encore. Entendu la voix têtue de Pauline chantant le deuil de nos amours à distance, de nos enfances libres, de nos errances, de nos écrins de joie, de nos tristesses de faïence, de nos plus grands désarrois dans la vibrance, de notre rêve brisé de se reconnaître enfin comme courtepointe, catalogne et autres rapiéçages qui tiennent chaud dans les matins de silence. Entendu l’appel si juste de Godin, bras ouverts, pour nous faire comprendre l’importance d’accueillir l’autre venu d’ailleurs sous notre édredon de métier à tisser à la navette glissante.

Sentir parfois la présence de ces deux-là dans la tour où je me tiens pour écrire dans le petit matin, étincelant de brouillard. Lieu exact où ils vécurent quand le poète était de fonction-législation, face à l’ouvrant d’un fleuve-merveille. Là où, proche, loge la gouverne d’un roi à la citadelle au coup de canon de midi rappelant que « guerre » est le mot d’effroi disant qui peut ériger le droit.

J’ai senti la mort rôder dans six portraits de terreur. Où la vie perle d’espoirs en noir et blanc en quête de jours meilleurs. Où la pellicule joue de déplacements d’une époque à l’autre, montrant qu’à pourchasser autrui on abîme l’humble en soi. Part ontologique d’un nous qui cueille à la belle saison et chasse sous le firmament qui s’efface.

J’ai senti, poutre dans l’œil, que notre médiocrité de petitesse bourgeoise rabaisse à outrance les « ceuzes » peinant à se mettre un toit pour chapeau. Il faut que les temps au soleil soient durs pour vouloir se dissoudre dans une plaine de givre de la Côte-Nord. De Rome à Baie-Comeau, un vélo est parfois volé juste pour sauver sa peau. Personne n’est à l’abri du vivre sans foyer.

Je rêve malgré moi d’une vue de l’ONF sur des affairistes vivant à la rue depuis trois ans, nous montrant enfin, de là où taraude la faim, ce que veut dire investir dans l’immobilier. Le sans-papiers qui livre notre poutine fanée n’a pour dignité que son vélo à batterie et sa fierté qui le fait tenir debout, fuyant les coups de canon broyant à midi le souvenir d’une famille et d’un logis. J’ai senti la vie et la joie puis l’indignation de Robert dans cette Italie où il déchire, iris au front, notre confort opulent. Exiger la décence pour l’autre, c’est le reconnaître comme un des siens. C’est savoir que rien ne nous sépare, nous mycélium d’étoiles au petit ciel éteint.

Au premier rang, j’ai goûté la sueur de suppliantes si justes que mon regard s’est porté sur les miens dans le gradin. Dans les yeux assistant aux rites, j’ai vu la peine profonde de comprendre que c’est parce qu’on fuit la mort qu’on veut bien vivre à moins trente. Elles sont là, devenant bétails sans voix, corps écorchés à espérer pouvoir entrer dans le royaume-dignité. Adelphes venus d’ailleurs, comme nous, quatre petits siècles avant.

Ne leur jetez pas la pierre. Mensonge que d’asile les demandeurs paralysent les demeures de soins et les temples de savoirs. Tout à l’inverse : ce sont eux qui gardent nos enfants et nous torchent dans les mouroirs, là où l’on se parque pour devenir vieillards. Cessons de parler d’eux comme ressources ou main-d’œuvre. Ce sont des êtres humains, torrieu ! Ils ne demandent qu’à être des nôtres. Devenons hôtes inspirants à embrasser maison pour qui espère muer toison.

J’ai vu Papy être le roi des miens. Quelle joie de le voir jouer avec tant de grâce ! J’ai vu Melania, Micha, Nora, Philippe, Jorge et Charo transmettre avec jubilation l’angoisse terrible de l’antichambre de l’attente à se refaire un chez-soi. J’ai pu entendre, par les yeux, le rêve de Sophie de nous faire comprendre l’inhumanité des méandres et l’extrême violence de la « troupeautisation » : héritage de l’industrialisation de la mort, du prétendu accueil en forme de camps. Fausses demeures où l’on force encore les peuples premiers à vivre pour pouvoir être reconnus pleinement sous le coup de la loi.

Relevons nos manches : il est temps que nous recommencions notre modeste éducation. Autrement, nous serons bientôt un peuple à la rue, itinérant de notre propre raison, dominé par un et dominant l’autre. Fuyant le rouge, le chapitre laissé en blanc d’un livre bleu ne devrait-il pas s’ériger en chapitre premier pour qu’un bouquin digne de ce nom s’écrive avec onze autres nations ?

Et font leur entrée, au bleu salon, d’inquiétants taouins de conservation. Prôneront-ils les mêmes idées que le locataire d’une blanche maison vendu au nouveau tsar et à une élite à milliards ? Inséminant nos esprits, par la bande passante, de thèses putrides et nauséabondes, ils nous détourneront du besoin criant de nous mettre ensemble pour mener enfin à bien la révolution des humbles.

Pendant que s’érigent des bataillons de robots-tueurs pour mater la rébellion à venir des peuples du monde, nous demandons justice et réparation contre les riches immondes qui se pensent dieux-puissants en quête d’éternité. Ils sont comme ces figures qu’on imagine à la tête de Tianzhu dans Shangri-La de Bablet, bande dessinée vivante figurant notre demain fait de décombres.

J’imagine, espérons-le à tort, qu’il faudra se mobiliser encore pour aller tuer la mort.

L’histoire est une répétition qui, comme l’Angelus Novus de Walter Benjamin dessiné délicatement par Klee, avance à reculons.

Altruisme, soit notre patron, car peu importe d’où l’on vient, qu’on se lève tôt ou non, la faucheuse nous marche tous sur les talons.

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