Flo sur France 2, "un film totalement déformé" ? Pourquoi la famille de la navigatrice Florence Arthaud s'est opposée au projet ?

Diffusé sur France 2, le biopic Flo met en scène Stéphane Caillard dans la peau de Florence Arthaud, célèbre navigatrice. Derrière l’hommage et l’épopée maritime, le film a pourtant suscité une vive polémique auprès des proches de la championne.

Réalisé par Géraldine Danon et porté par l'interprétation habitée de Stéphane Caillard, retrace l’incroyable épopée de Florence Arthaud. Première femme à remporter la prestigieuse Route du Rhum en 1990, celle que l'on surnommait affectueusement "la petite fiancée de l'Atlantique" demeure une figure incontournable de la voile et du sport français.
Pourtant, derrière le souffle romanesque et les embruns du large, la sortie en salles du long-métrage a été précédée d’une vive tourmente judiciaire et familiale. Entre accusations de trahison, craintes de caricature et débats sur la liberté de création, retour sur les coulisses houleuses d'une œuvre qui continue de faire parler.
Une action en justice intentée par la fille de la navigatrice
Dès l'annonce du tournage et la présentation du film au Festival de Cannes hors compétition, une profonde fracture s'est matérialisée entre l'équipe de production et les héritiers de Florence Arthaud.
Inquiète de l'image qui allait être renvoyée de sa mère, disparue tragiquement en 2015 dans un accident d'hélicoptère en Argentine lors du tournage du jeu Dropped, sa fille unique, Marie Arthaud-Lingois, a engagé une procédure d’urgence devant la justice.
Une assignation en référé a ainsi été délivrée à la société de production Les Films Manuel Munz afin d’obtenir une copie intégrale du scénario. Par cette démarche, la volonté de s'assurer qu'aucune atteinte illicite à la mémoire ou à la vie privée de la navigatrice ne figurait dans le script a été formellement exprimée par les représentants de la jeune femme.
Toutefois, la demande a été rejetée en avril 2023 par le tribunal judiciaire de Paris : il a été estimé par les juges qu'aucun élément tangible ne permettait de présumer un caractère dégradant ou diffamatoire justifiant une telle communication forcée avant la diffusion de l'oeuvre.
"On a gagné. De toute façon, pour moi, c'est une fausse polémique, puisque je pense que quand la famille verra le film, ils s'apercevront que je me suis attaché à raconter la lumière de Florence. Puisque, pour moi, elle est un être de lumière. Le film parle pour lui. Donc le reste, je ne sais pas de quoi on parle, en gros", s'est défendue la réalisatrice à notre micro en août 2023. Le film n'a donc finalement ni été interdit, ni été retouché.
France 2
La colère du frère : un portrait jugé trop sombre et caricatural
Si le front juridique s'est heurté à un refus des tribunaux, la contestation morale a rapidement repris de la vigueur par la voix d'Hubert Arthaud, le frère de la navigatrice. Très proche de sa soeur de son vivant, ce dernier n'a pas ménagé ses critiques à l'égard du long-métrage.
Le regard porté par le film a été qualifié par son frère de "diffamatoire" et d'injuste. Selon l'entourage familial, la trajectoire sportive exceptionnelle de Florence Arthaud aurait été reléguée au second plan au profit d'une focalisation excessive sur ses tourments intimes, son goût pour la fête et ses excès d'alcool.
Il a été vivement déploré que la championne apparaisse à l'écran sous les traits d'une personnalité instable et débridée, occultant sa rigueur technique, son sens marin hors du commun et sa capacité de travail herculéenne en mer.
"Un film totalement déformé, dont les dialogues sont ridiculement transformés, et pauvres. La magie du personnage de Florence ne ressort absolument pas. Les images de bateau 30 % du film, le reste de la beuverie, ou du sexe. Un loupé total qui fera sans aucun doute un flop. Quel dommage qu'un beau sujet comme celui-ci n'ait pas été réalisé par Besson", a déploré son frère, dans nos colonnes. [Le film réunira 279 000 spectateurs]
Charlotte Arthaud, nièce de Florence Arthaud, fille de Hubert Arthaud, a aussi publié un long texte dans notre rubrique de critiques spectateurs. "C’est un affront personnel et une déception que de voir l’héritage de ma tante ainsi caricaturé, tout comme il est insultant de voir mon père injustement attaqué. La mémoire de Florence, ainsi que la dignité de ma famille, méritent, bien plus que ce qui a été présenté à l’écran".
Plusieurs séquences précises ont fait l’objet de vives contestations factuelles, notamment la reconstitution du terrible accident de voiture subi par la jeune femme en 1974.
Alors que le film la met en scène au volant d'un véhicule dans un contexte de fête, il a été rappelé avec insistance par ses proches qu'elle n'était que simple passagère d'une voiture dont le conducteur avait perdu le contrôle, entraînant pour elle plusieurs mois de coma et une longue rééducation.
Vie privée et libertés romanesques : un compromis au générique
Au-delà des épreuves personnelles, les amours de Florence Arthaud occupent une place centrale dans le scénario, en particulier sa liaison passionnée avec le navigateur Olivier de Kersauson, incarné à l'écran par Alexis Michalik. Cette exposition de la sphère intime a suscité des remous supplémentaires, les proches veillant jalousement à ce que les relations réelles ne soient pas déformées à des fins sensationnalistes.
Afin d’apaiser les tensions et d'éviter de nouvelles poursuites, un avertissement explicite a été imposé au générique. Par cet encart, il a été expressément précisé que le film constituait une fiction librement inspirée de faits réels, et que certains événements et dialogues avaient été créés pour les nécessités de la narration cinématographique.
"Oui, j'ai été obligée de l'ajouter. Je raconte des choses vraies. Mais j'ai été obligée d'ajouter des mentions pour respecter la vie privée de chacun. C'est un souci de respecter la vie privée des personnes qui sont encore là. Il y a une liberté qui est prise dans le sens où je fais du cinéma, de la fiction et pas du documentaire. Donc je me sers d'images fortes pour raconter la vérité, en gros", a expliqué la cinéaste.
La défense de Géraldine Danon : l'hommage à un "être de lumière"
Face à ces attaques répétées, la réalisatrice Géraldine Danon est restée droite dans ses bottes, rappelant sa légitimité et sa sincérité. Amie intime de Florence Arthaud durant plus de 30 ans, la cinéaste a revendiqué le droit à une vision d'artiste affranchie du strict carcan documentaire.
Le projet a été pensé comme une adaptation libre du livre La Mer et au-delà de Yann Queffélec, lui-même lauréat du prix Goncourt et intime de la navigatrice. Il a été soutenu par la réalisatrice que son héroïne n'a jamais été trahie, mais au contraire magnifiée en tant qu’"être de lumière", figure féministe et symbole d'une liberté totale dans un univers presque exclusivement masculin à l'époque.
Pour prolonger l'immersion et découvrir la navigatrice sans filtre de fiction, les autobiographies de Florence Arthaud (Cette nuit, la mer est noire, Vent de liberté) ainsi que les documentaires d'archives de l'INA offrent un contrepoint précieux à ce portrait romanesque.
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