Faut-il relire... Edgar Allan Poe?
Certains auteurs semblent immortels, d’autres sombrent dans l’oubli. Après un temps, qu’en reste-t-il ? Dans sa série mensuelle Faut-il relire… ?, Le Devoir revisite un de ces écrivains avec l’aide d’admirateurs et d’observateurs attentifs.
Sans son apport à la littérature, dont policière et fantastique, Arthur Conan Doyle, Agatha Christie et Stephen King auraient été orphelins, sans oublier Charles Baudelaire, qui a vu en lui son alter ego. Pourtant, Edgar Allan Poe (1809-1849) apparaît comme un auteur à lire… mais seulement avant l’âge adulte. Or, au-delà des frissons et des déductions, celui qui était autant poète (Le corbeau, 1845) que conteur (Une descente dans le Maelström, 1841 ; La barrique d’amontillado, 1846) savait manier le rire et le morbide, en plus d’être un portraitiste des mœurs de la société américaine de son temps.
Les malentendus sur Poe sont nombreux, et ils concernent aussi bien sa vie que son œuvre. On disait de lui qu’il était rongé par l’alcool, alors qu’il encaissait mal les excès éthyliques ; il fut consacré inventeur du récit policier, mais certains croyaient qu’il ne pouvait exceller dans aucun autre genre. Artisan de sa mauvaise réputation ? L’écrivain fut aussi un impitoyable critique littéraire, ayant parfois causé de profondes blessures à certains écorchés, dont le révérend et poète Rufus Wilmot Griswold. Ce dernier a nourri des perceptions négatives que des générations de lecteurs entretiendront, dont une réputation d’ivrogne pervers. Poe aura tout de même épousé sa cousine, alors âgée de 13 ans, en 1835…
L’œuvre de Poe navigue entre les visions gothiques du Moyen Âge et les progrès scientifiques fulgurants du XIXe siècle. Ses nouvelles — que Poe, lui, préférait nommer « contes » — et ses écrits sont peuplés de personnages tourmentés, assaillis de visions lugubres, filant vers l’abîme. Cet écrivain des nerfs l’a démontré dans des œuvres incontournables : Ligeia (1838), La chute de la maison Usher (1839), Le puits et le pendule (1842), etc. Même sa propre mort, à Baltimore, à l’âge de 40 ans, dans des circonstances sordides, jamais éclaircies, semble sortie de son imaginaire.
Celui que l’on considère comme le père fondateur de la littérature policière en a jeté les bases dans Double assassinat dans la rue Morgue (1841), introduisant un détective amateur parisien, Charles-Auguste Dupin, ancêtre de Sherlock Holmes et Hercule Poirot. Si la clé de l’énigme relève de l’absurde, le raisonnement de Dupin pour nous y conduire ressemble à un feu d’artifice intellectuel.
Splendeurs littéraires et influences
« Il est l’ancêtre du page-turner », affirme la romancière Johanne Seymour (La détresse de l’oie sauvage, Fatal, Le cri du cerf), grande passionnée du genre policier. Grâce à un professeur de littérature pendant ses études collégiales, elle a découvert « ce maître de l’effet ». « À partir de là, j’ai à peu près tout lu, en français comme en anglais, puisque j’étais déjà bilingue. » Passer du français, celui de Charles Baudelaire, à l’anglais de Poe lui a fait comprendre qu’ils ne logeaient pas exactement à la même enseigne.
« Baudelaire appartenait à l’école romantique, contemplait la nature, et n’avait pas le lecteur en tête, tout le contraire de Poe. Vous allez rire, mais Poe aurait pu dire : “À quelle heure le punch ?” J’ignore jusqu’à quel point il suivait un plan, comme bien des auteurs contemporains le font, mais il ne se laissait pas porter par sa plume : il devait connaître la fin de ses histoires », selon Johanne Seymour.
Si les écrivains américains ne peuvent renier l’immense héritage de Poe, les traductions de Baudelaire ont aussi marqué l’imaginaire, et ce, même au Québec dès le XIXe siècle, époque où la littérature d’ici était encore embryonnaire. L’œuvre des poètes Octave Crémazie et Émile Nelligan en porte la trace. D’ailleurs, l’auteur du Vaisseau d’or et de Soir d’hiver récitait de mémoire Le corbeau après son entrée à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu en 1925.
Il en sera de même pour Anne Hébert, selon Jean Morency, professeur de littérature à l’Université de Moncton, qui a creusé la question. « Ses influences américaines, dont celles de Poe, sont très présentes, dans Kamouraska par exemple, avec cette opposition entre le noir et le blanc, ou encore la présence du sang. Et n’oublions pas Les fous de Bassan, qui décrit une petite communauté de loyalistes américains réfugiés en Gaspésie. »
Auteur d’un seul roman, Les aventures d’Arthur Gordon Pym (1838), et depuis longtemps tombé dans l’oubli, Poe a su, là encore, laisser sa trace. Car Jules Verne a décidé d’en écrire une suite en deux volumes, Le sphinx des glaces (1897), chose qui aurait été impensable sans l’apport de Baudelaire.
Or, ses efforts datent de près de deux siècles. Avec la complicité de Thierry Gillybœuf, Christian Garcin a décidé d’offrir une traduction rajeunie et complète de son œuvre, « aussi scrupuleuse que celle de Baudelaire, mais en se basant sur des connaissances et des faits, pas des mythes ». Cette entreprise ambitieuse, publiée aux Éditions Phébus, leur semblait nécessaire pour assurer de la cohérence à une œuvre traduite par plus d’une personne à travers le temps… ou pas du tout.
Leur processus de travail fut égalitaire, guidé aussi par leurs préférences. « Je tenais aux nouvelles avec Dupin, et Thierry avait une affection particulière pour La chute de la maison Usher », précise Christian Garcin. Revisiter Poe avec le recul du temps, c’était aussi aller au-delà du genre fantastique ou policier. « Plusieurs de ses nouvelles sont à caractère grotesque, satirique et politique », affirme celui qui est aussi écrivain (Le bon, la brute et le renard, La vie singulière de Thomas W. Higginson). Car si l’auteur du Scarabée d’or (1843) s’avérait un féroce critique littéraire, il n’épargnait pas non plus ce milieu dans ses propres œuvres. Les politiciens et les gouvernements de son temps subissaient aussi son regard vitriolique. « Mais cela n’inspirait pas du tout Baudelaire lorsqu’il le traduisait », assure Christian Garcin.
« Le poème Le corbeau fut le seul succès littéraire du vivant de Poe, affirme pour sa part Alexandre Limoges, auteur d’un mémoire de maîtrise sur cet auteur. À cette époque, il avait très peu d’influence sur la littérature américaine, mais, en France, ce fut le contraire, grâce à Baudelaire, puis à Stéphane Mallarmé, qui a traduit sa poésie, lui-même poète, mais également professeur de littérature anglaise. » Et si les traductions françaises de Poe ont joué un rôle non négligeable auprès de plusieurs écrivains québécois, comme le rappelle Jean Morency, celles-ci ont également donné une légitimité nouvelle à Poe auprès de ses compatriotes, particulièrement au XXe siècle, puisqu’elles portaient le sceau d’approbation de la France, constate Alexandre Limoges.
Toujours selon ce professeur de littérature au collège John-Abbott et maître d’œuvre d’une Anthologie de la littérature fantastique publiée en 2015, Poe n’était pas seulement le roi du mystère. « Des œuvres comme Ligeia et La chute de la maison Usher, ses lecteurs les jugeaient très satiriques, car Poe s’attaquait à toutes les modes… dont celle du macabre. »
L’écrivain français Paul Valéry, un autre admirateur, croyait que « la littérature est l’art de se jouer de l’âme des autres ». Edgar Allan Poe l’avait compris avant lui.
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