Elizabeth Holmes est-elle coupable?
Si vous avez eu l’occasion de voir le documentaire You Can See Everything, de Nathan Fielder et Lance Oppenheim, il est presque impossible que vous ne soyez pas en train de débattre de la culpabilité d’Elizabeth Holmes avec d’autres, si ce n’est avec vous-même.
Pour ma part, il me tarde d’en parler avec les étudiants d’un cours que je donne, non pas en cinéma, mais bien en psychologie. Au début de la session, j’avais fait allusion à la sortie prochaine du documentaire, pressentant qu’on y trouverait d’intéressants portraits, mais j’étais loin de me douter à quel point sa forme ferait écho à la matière du cours.
Une idée fondamentale en psychothérapie, mais souvent méconnue à l’extérieur du domaine, est que les problèmes récurrents des clients, parce qu’ayant forcément une dimension interpersonnelle, tendent à se reproduire dans la relation thérapeutique. La personne qui croit que tout le monde cherche à la séduire, à la tromper ou encore à la critiquer en viendra vraisemblablement à prêter les mêmes intentions à son thérapeute et agira envers lui en conséquence.
Cette idée, qu’on appelle communément le transfert dans le vocabulaire de la psychanalyse, a une histoire dont le documentaire reprend, à sa manière, les principales étapes. Pour le dire un peu schématiquement, Freud avait d’abord émis l’hypothèse que les symptômes d’un patient trouvaient leur origine dans un événement refoulé dont la remémoration pouvait avoir un effet curatif. Le travail thérapeutique consistait ainsi à retrouver un souvenir que le patient tenait précisément à garder hors de sa conscience, suscitant sans surprise une certaine résistance de sa part.
Freud constatait notamment que ses patients se comportaient envers lui de diverses manières lui semblant entraver l’effort de remémoration — jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il était en présence de ce passé lui-même, non pas raconté, mais rejoué dans le présent de la relation thérapeutique, avec cette fois la contribution du thérapeute. « L’analysé répète au lieu de se remémorer », résumera-t-il.
You Can See Everything se divise en deux parties qui opèrent un changement semblable de perspective. Au fil du documentaire, il devient aussi évident que captivant que la réponse à la question de la responsabilité d’Elizabeth Holmes, entendue dans un sens plus psychologique que juridique, réside moins dans un fait qu’il resterait à découvrir sur ses années à la tête de Theranos, que dans ses relations actuelles, qui en reproduisent étonnamment les principales dynamiques.
Le titre du film exprime d’ailleurs à merveille le paradoxe qui consiste à avoir devant les yeux toutes les pièces d’un casse-tête sans y voir aussitôt clair, car ces pièces, loin d’être assemblées, sont des données brutes qui exigent du réalisateur comme du spectateur un travail d’interprétation d’autant plus délicat et vertigineux qu’il engage leur propre réaction affective aux protagonistes.
Celles et ceux qui connaissant déjà l’œuvre de Nathan Fielder seront ravis de le voir parfaire son art, comme si ses expérimentations antérieures, de Nathan for You à The Rehearsal, ne pouvaient qu’aboutir à cette forme particulièrement réussie, qui consacrera sans doute la notoriété de l’artiste auprès du grand public. Les autres, qui le découvriront sans préparation et peut-être un peu abruptement, ne pourront qu’être frappés par l’originalité déjà saluée du documentaire.
Mais tous gagneront à voir le long métrage en compagnie d’une autre personne, car, si le fin mot de l’histoire se trouve en effet dans la manière dont nous nous rapportons les uns aux autres, chacun détient une part de la vérité.
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