Les impacts des éoliennes sur les oiseaux demeurent méconnus au Québec

Avec l’ajout prévu de 10 000 mégawatts de puissance éolienne d’ici 2035, Hydro-Québec accroît considérablement la part du vent dans sa production d’électricité.
Le problème, c’est que les projets éoliens convoitent exactement ce dont les oiseaux migrateurs ont besoin : du vent
, affirme Jean-François Therrien, directeur scientifique de l’Observatoire d’oiseaux de Tadoussac.
Ce centre étudie les déplacements des oiseaux durant les grandes migrations, mais ses observations ne donnent pas un portrait complet. Si les recherches ont permis de mieux comprendre les risques de collision chez les oiseaux de proie, les effets sur les autres oiseaux sont moins connus, explique M. Therrien. On n’en connaît pas encore assez sur les autres déplacements d’espèces ailleurs
, souligne-t-il.
Le développement de nouveaux parcs éoliens accentue le besoin de combler ces lacunes et de mieux mesurer les conséquences sur les populations d’oiseaux.
Ça fait 20 ans qu’on participe à des audiences publiques et qu’on soulève les mêmes questions
, déplore Jean-Sébastien Guénette, directeur général de l'organisme QuébecOiseaux. Et là, on veut construire des parcs éoliens partout.
Pendant ce temps, les éoliennes grandissent. Plusieurs projets prévoient des tours d’environ 200 mètres de hauteur, contre 125 à 135 mètres pour bon nombre des installations existantes
, rappelle M. Guénette.
Or, même un rapport récent peut être basé sur des observations anciennes : celui publié en 2026 sur la mortalité des oiseaux de proie au Québec couvre les années 2004 à 2015. Il ne décrit donc pas les effets des grandes éoliennes prévues aujourd’hui
, poursuit-il.
Toutefois, Jean-François Therrien apporte une nuance : les énergies fossiles nuisent elles aussi aux oiseaux. Selon lui, l'amélioration des connaissances devrait permettre de mieux protéger la faune tout en profitant des bénéfices de l’éolien.

La grive de Bicknell niche notamment sur plusieurs sommets des monts Chic-Chocs.
Photo : Wikimedia Commons / Ryan F. Mandelbaum
La grive de Bicknell est l'oiseau qui soulève le plus d'inquiétude quand il est question de l'implantation d'un parc éolien au Québec. Ce petit volatile en situation précaire niche dans les forêts de montagne, sur des crêtes convoitées elles aussi par les promoteurs. La construction de chemins d’accès et la coupe forestière pour ériger les éoliennes transforment son habitat.
En 2024, lors des audiences publiques sur l'environnement du projet éolien de la seigneurie de Beaupré, près de Québec, Jean-François Guénette a réclamé une meilleure protection de l’espèce. Le gouvernement a autorisé le projet par décret, mais les questions sur l'état des populations de grives de Bicknell demeurent encore
, dit-il.
Des suivis menés de 2004 à 2016 dans deux parcs éoliens québécois ont permis de mieux comprendre ce qui arrive aux grives après la construction.
En Gaspésie, elles étaient moins présentes pendant les travaux et au début de l’exploitation, puis elles sont revenues huit ans après la fin du chantier
, explique Jérôme Lemaître, biologiste au ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs. Leur retour ne dit toutefois pas si elles réussissent à y élever leurs petits.
Il reste donc à comprendre ce qui arrive aux oiseaux après leur retour, fait remarquer Jean-Sébastien Guénette. Pour les espèces en situation précaire, suivre leur seule présence ne suffit pas : des données sur le succès reproducteur et la survie sont souvent nécessaires
, signale-t-il.
Mieux repérer les habitats à protéger
Jérôme Lemaître fait valoir que les recherches s'améliorent et permettent dorénavant de mieux choisir où installer les éoliennes.
Pour la grive, le ministère travaille avec l’Université Laval et le Service canadien de la faune pour repérer les forêts qui lui conviennent. Les chercheurs combinent des observations sur le terrain et une cartographie de la végétation réalisée par laser, appelée LiDAR. Ces données alimentent un nouveau protocole. La qualité de la donnée est vraiment meilleure
, explique le biologiste.
L’objectif est de repérer les habitats à protéger avant le début des travaux. Les promoteurs doivent ensuite vérifier la présence de l’oiseau sur le terrain. S’ils trouvent de la grive, ils doivent déplacer les éoliennes
, indique M. Lemaître, en décrivant les exigences générales du ministère.

Le hibou des marais est aussi appelé hibou brachyote.
Photo : Getty Images / AFP / Jim Watson
Une approche préventive vise aussi le hibou des marais, un oiseau de proie qui fréquente les milieux ouverts, notamment agricoles. Lorsqu’il est repéré, des émetteurs permettent de suivre ses déplacements pour déterminer les espaces à préserver.
On met des émetteurs sur les oiseaux, on regarde ce qu’ils utilisent comme habitat, puis on va exclure les éoliennes de ces habitats
, renchérit-il. Ces outils restent toutefois ciblés. On ne le fait pas sur toutes les espèces
, précise M. Lemaître. Il reconnaît aussi que les routes empruntées pendant les migrations demeurent difficiles à délimiter.
Les chauves-souris préoccupent aussi les chercheurs, car les pertes causées par les éoliennes pourraient faire diminuer leurs populations. Selon des suivis menés dans une trentaine de parcs québécois, dont les données s’arrêtent en 2017, les éoliennes tuaient alors entre 4000 et 5000 chauves-souris par année.
La grande question est de savoir : est-ce que les populations sont capables de tolérer ça?
s'interroge Jérôme Lemaître. Les simulations qu'il a menées sur la chauve-souris cendrée, une espèce migratrice, indiquent un risque de déclin à long terme sans mesures de protection.
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Déplacement des espèces vulnérables
Pour réduire les pertes de chauve-souris, le Québec demande de garder les pales immobiles pendant certaines nuits d’été lorsque le vent est faible. Elles peuvent commencer à tourner lorsque le vent atteint 5,5 mètres par seconde.
Quand il n’y a pas beaucoup de vent, les chauves-souris sont très actives
, explique Jérôme Lemaître. Retarder ainsi le démarrage permet de protéger les chauves-souris lorsqu’elles sont particulièrement exposées, tout en limitant les pertes de production puisque le vent souffle peu.

La chauve-souris cendrée est susceptible d’être désignée menacée ou vulnérable, bien que ce ne soit pas encore le cas.
Photo : Wikimedia Commons / RatioTile
Des arrêts ciblés peuvent aussi protéger les oiseaux lorsqu’ils s’approchent dangereusement des éoliennes. Dans certains parcs d’Espagne et de Californie, des observateurs ou des dispositifs de détection permettent d’arrêter temporairement les éoliennes lorsque des oiseaux de proie s’en approchent dangereusement, afin de réduire les risques de collision.
Parmi les autres initiatives existantes : rendre les pales plus visibles. En Norvège, un essai consistant à peindre une pale en noir a été associé à une baisse d’environ 70 % de la mortalité des oiseaux par rapport aux éoliennes témoins. Ce résultat prometteur reste à vérifier dans d’autres conditions.
Pour Jean-Sébastien Guénette, les parcs en exploitation offrent justement l’occasion d’approfondir les recherches. Au-delà du nombre de collisions, il souhaite mieux connaître le comportement des oiseaux, leur survie et leur capacité à se reproduire près des installations.
Le parc de la seigneurie de Beaupré, actuellement en construction, pourrait être le laboratoire pour répondre aux questions qu’on se pose depuis 20 ans
, souligne-t-il.
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