«Saturnides»: quand la ville ne dort plus
« Le manque de sommeil, c’est une forme de torture », affirme Neegan Sioui Trudel. La preuve, s’il en fallait une, avec la série horrifique qu’il réalise, Saturnides, concoctée avec un tout petit budget et sélectionnée au festival Séries au printemps dernier Mania dans la catégorie Formats courts, face à Ayer’s Cliff, qui avait remporté les honneurs. Des nuages lumineux apparaissent au-dessus de Montréal et, bientôt, plus personne ne dort. La métropole s’agite. Elle veille, hagarde, sous un ciel qui brille étrangement. En état d’urgence, la ville s’épuise peu à peu. Camille, mère toujours sur le qui-vive incarnée par Rosalie Bonenfant, et Philippe, son copain à qui Rüdi Loup prête ses traits et qui s’entête à toujours voir le bon côté, croient apercevoir des choses qui n’existent peut-être pas. Hallucinations. Doutes. Paranoïa. Leurs certitudes disparaissent à mesure que les nuits se vident de leur substance.
« Tout le monde a des petites failles, des insécurités, des intolérances, des insatisfactions dans sa vie », explique le scénariste Jocelyn Martel-Thibault. Quand tout va bien dans la vie, on peut facilement s’en accommoder. Mais quand on est privés de sommeil… « Pour moi, c’est l’équivalent de mettre ça dans le micro-ondes. C’est un accélérant », ajoute-t-il, tandis que le réalisateur renchérit : « C’est un irritant qui vient accélérer l’horreur là-dedans. » De bien mauvais augure pour Camille et Philippe.
Terrifiante réalité
Dans Saturnides, ce ne sont pas les monstres qui donnent des sueurs froides. « Moi, ce qui me fait peur, c’est les choses qui peuvent réellement arriver, comme l’insomnie fatale familiale. Le monde qui soudainement ne peut plus dormir, je trouvais ça horrible de lire sur ça », confie Neegan Sioui Trudel. Lui et Jocelyn Martel-Thibault, avec qui il avait déjà proposé le court métrage de science-fiction Sommeil de cendres, à l’origine de la série, ont alors imaginé ce qui pourrait être la cause de l’insomnie collective. Les changements climatiques, bien sûr, se sont vite imposés à eux. « Avec le réchauffement du sol, le dégel du pergélisol, c’est prouvé que ce n’est pas juste du méthane qui est libéré dans l’air », précise le réalisateur.
Une bactérie inconnue est donc la source de tous les maux. « Elle n’est pas compatible avec notre système nerveux et, boum, elle nous empêche de dormir ! » mentionne Neegan Sioui Trudel. Et puis la pandémie est aussi passée par là. « On avait un bon ancrage parce qu’on s’est beaucoup inspirés de ce qui s’est passé. On aura d’autres COVID ou d’autres types de pandémies, mais ils ne vont jamais se ressembler », assure-t-il.
« On avait un souci de vérité quand même en écrivant Saturnides », soutient Jocelyn Martel-Thibault. D’où un récit autochtone en filigrane. « C’était un clin d’œil rapide pour dire que les Autochtones sont souvent au front des changements climatiques et qu’on ne les écoute jamais », explique Neegan Sioui Trudel. Ils tirent la sonnette d’alarme depuis longtemps, mais nous, dans les centres urbains, ne tendons pas l’oreille. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard. « C’est des voix qui se lèvent, mais qu’on a un peu trop tendance à tasser. On swipe », poursuit le scénariste.
Une série sous influence
Si le propos de la série est bel et bien ancré dans le réel, l’atmosphère, elle, vient d’ailleurs. « La première influence, ça serait The Shining. On n’a pas arrêté d’en parler pendant plusieurs années », raconte le réalisateur. Du film de Stanley Kubrick, il a gardé la paranoïa aussi bien que le zoom. « On m’avait dit que c’était le seul mouvement de caméra que l’œil humain ne peut pas faire », se souvient-il. L’univers du rêve évoqué directement à l’écran, où la lumière et l’obscurité ne cessent de s’opposer. Ni les personnages ni le public n’ont droit à un répit.
Jocelyn Martel-Thibault, pour sa part, cite Hereditary, d’Ari Aster. « L’horreur est déjà dans le plan, mais tu ne le vois pas tout de suite. Tu ne peux pas toi-même, en tant que spectateur, te faire confiance. Ça soulève quelque chose de paranoïaque. La maladie mentale à la source de l’horreur, je trouvais que c’était super original. » Le scénariste a par ailleurs puisé dans l’infini, quand l’incommensurable se fait oppressant. « Le cosmos est un endroit gigantesque, terrifiant, qui peut nous broyer. On voulait des cauchemars éveillés, qu’on sente que ça s’en vient, qu’on sente qu’on s’en va », confie-t-il. Une angoisse bien de son temps. « On n’a pas le choix de sentir cette fin imminente, que ce soit avec les changements climatiques ou l’IA », souligne-t-il.
Les saturnidés sont des papillons de nuit et leur sort sert de métaphore. « Les êtres humains sont toujours attirés par tout ce qui est lumineux », rappelle Neegan Sioui Trudel. Qu’il s’agisse des écrans de cellulaires dans la vraie vie ou des nuages dans la fiction, attention à l’épuisement qui fait baisser la garde. « Les papillons de nuit, ça meurt d’épuisement ou ils se font bouffer », prévient-il. L’éblouissement peut être fatal.
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