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Saturday, October 17, 2026

Faire parler les silences de l’histoire

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Il y a les non-dits, les silences assourdissants, les trous dans l’histoire familiale. Autant d’échos à la mémoire malmenée, enfouie, exhumée puis maquillée de l’histoire de la Russie et de son incarnation précédente sous les habits de l’Union soviétique.

Des thèmes qui sont abordés avec finesse dans À voix haute, le deuxième roman de la traductrice et comédienne franco-russe Polina Panassenko (déjà lauréat du prix littéraire Le Monde, et toujours présent dans la sélection du prix Femina).

Née à Moscou, mais arrivée en France avec ses parents à l’âge de 4 ans, la narratrice d’À voix haute nous raconte la façon dont elle a renoué avec la « mère patrie ». Une année, pour les vacances de Noël, au début de son adolescence, son père l’envoie passer deux semaines chez son grand-père, à Moscou. Puis, à 20 ans, rêvant de devenir comédienne, elle décide de retourner en Russie pour étudier au (fictif) Théâtre national de Moscou — une expérience qui lui donnera l’occasion de confronter ses fantasmes à la réalité.

Nous sommes en 2011, au moment où vont débuter les manifestations contre Vladimir Poutine, dans la foulée des accusations de fraudes électorales massives commises lors des élections législatives de décembre. C’est le contexte dans lequel la narratrice commence à poser des questions à son grand-père. « Pourquoi est-ce que mon arrière-arrière-grand-père est mort à 7520 kilomètres de chez lui ? »

À partir de ce moment, le livre de Polina Panassenko se mue en enquête intime et politique. Si À voix haute est un roman, tout comme l’était Tenir sa langue (L’Olivier, 2022), son livre précédent, il s’agit d’une fiction. Une fiction qui s’appuie sur une solide base autobiographique : une recherche documentaire menée par l’autrice à propos d’un membre de sa famille disparu dans les années 1930 et déporté au goulag.

« En tant qu’autrice, confie Polina Panassenko depuis Paris, la fiction, c’est la condition du désir d’écriture. Sans fiction, je n’ai pas envie d’écrire. Je pense que c’est aussi un rapport à la liberté, c’est-à-dire que le roman et la fiction m’offrent les pleins pouvoirs. Alors, ce n’est pas parce qu’on peut tout faire qu’on a le droit de tout faire, mais en tout cas, moi, j’ai besoin d’avoir la sensation d’avoir toute liberté. »

Un roman, en somme, où la vérité prendrait le pas sur la réalité. « En fait, chaque fois qu’on me propose de sortir du roman, ajoute l’écrivaine, j’ai la sensation qu’on me tend un contrat, qu’on veut me faire signer avec le réel. Et ce contrat-là, je ne peux pas du tout le signer. »

À voix haute raconte notamment les démarches de la narratrice pour être admise à l’École du Théâtre national, sa préparation avec le « Grand Acteur Russe » à Paris, son retour à Moscou, après avoir été acceptée. Puis sa découverte des règles tacites, de l’équilibre fragile des hiérarchies, des tabous, du sexisme. Mais elle fera aussi connaissance avec la peur intime et collective, les silences tendus. « Je suis la descendante d’une famille qui a tout donné pour un pays où je ne vis plus », dira-t-elle. Et l’histoire qu’on nous raconte semble aussi celle d’un désenchantement.

« C’est peut-être plutôt aussi le retour d’une enfant dont les parents ont fait le choix d’émigrer — et ce n’est pas le cas de tous les immigrés. Au début du roman, il y a beaucoup cette espèce de fantasme de retour dans un pays qu’elle ne connaît finalement pas tant que ça », précise Polina Panassenko.

Une mise en miroir subtile

Le roman raconte le passage d’un imaginaire d’enfant projeté sur le pays perdu à un rapport à la réalité dans sa version non fantasmée. « Un pays qu’il lui faudra apprendre à aimer pour ce qu’il est vraiment sans se voiler la face sur ses nombreuses facettes. » Pour Polina Panassenko, c’est une façon de devenir adulte, et d’aimer vraiment ce qui est plutôt que ce que l’on imagine.

Bien entendu, la Russie de 2002 n’est pas celle de 2011, et toutes les deux sont très différentes de la Russie d’aujourd’hui. Ce qui intéressait Polina Panassenko, précisément à cette période de 2011, explique-t-elle, était « le décalage qu’il pouvait y avoir entre cette hiérarchie, qui peut sembler archaïque, et ce qui se passe dans la rue, où il y a un mouvement d’émancipation et de protestation contre la politique actuelle ».

Une mise en miroir subtile, presque souterraine, avec d’un côté l’URSS et de l’autre la Russie sous Poutine, où l’écrivaine laisse le lecteur tracer lui-même les contours, établir les parallèles. À une époque où on nous assène, avec beaucoup de véhémence, autant les vérités que les mensonges, elle entend bien pour sa part laisser toute latitude au lecteur. « J’essaie de veiller à ce que les lecteurs aient autant de droits que moi sur la lecture et l’interprétation », revendique l’autrice.

À voix haute est traversé de phrases tendues, bondissantes, qui le font tenir en équilibre entre la comédie et le drame. Comme Polina Panassenko l’avait fait déjà dans Tenir sa langue, où la narratrice voulait retrouver le prénom reçu à sa naissance, Polina, « sans le cacher, sans le maquiller, sans le modifier », plutôt que sa version francisée, Pauline. « Pour moi, ajoute l’autrice, c’est un reflet de la vie. Grave et drôle ne sont pas antinomiques, et très souvent ils vont de pair. »

Née en 1989 à Moscou, Polina Panassenko est arrivée en France avec sa famille en 1993, son père, mathématicien, y ayant obtenu un poste. Un peu comme sa narratrice, elle a fait des études à Sciences Po Paris, avant d’aller étudier à l’École-studio du Théâtre d’art de Moscou.

Des crimes sans coupables

Pour trouver des réponses aux questions qu’elle se pose, apprendre à faire parler les silences, la narratrice d’À voix haute va, dans son enquête, se rendre à l’autre bout du pays à l’été 2019. Un voyage vers Vladivostok à bord du Transsibérien et jusqu’à la Kolyma, lieux toujours hantés par les millions de déportés et les crimes soviétiques dont on tente aujourd’hui d’effacer les traces — comme avec la dissolution forcée en 2021 de l’ONG Memorial. « Des crimes sans coupables », comme le résume la narratrice.

Dans les archives du goulag, elle cherchera la fiche de son arrière-arrière-grand-père. « Pourquoi vous voulez la voir ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ? » lui répond-on. Une attitude qui attise la colère de la jeune femme : « Ce que l’on remarque, c’est l’absence de traces. »

« Et dans ce cas-là, finalement, on a une responsabilité immense. Si seul le descendant peut aller chercher cette histoire, l’histoire des crimes qui ont été commis contre un homme, dans ce cas-là, ou une femme, vous avez quand même sur vous une responsabilité immense : si vous ne le faites pas, personne ne le fera jamais et ce crime restera tu à jamais », soutient l’autrice.

Mais pour y arriver, il faut sentir d’abord qu’il y a une absence. « Il faut déjà découvrir qu’il manque quelqu’un, et c’est pour ça que le roman commence à la période où elle est adolescente. Et c’est toute une chaîne, aussi bien de sensations que de silences, qu’elle pressent avant de les connaître vraiment, qui vont l’amener petit à petit à poser les questions, et aussi à apprendre à poser ces questions. »

Face à ses questions, à ses insistances, son grand-père lui dit qu’elle a la « langue pointue », comme son arrière-grand-père. Elle devrait elle aussi apprendre, en quelque sorte, à « tenir sa langue ». C’est pour elle une découverte : il lui faut décoder le langage du grand-père, interpréter les non-dits, les silences, leur donner voix.

« Pour elle, c’est un processus qui prend du temps, fait remarquer Polina Panassenko. Ils n’ont pas le même rapport au silence, dans le sens où, pour le grand-père, c’est une façon de protéger, c’est ce qu’il a appris. Parler est dangereux. Et dans une certaine mesure, c’est aussi un roman d’amour, qui parle de la forme qu’aimer peut prendre au sein d’une famille qui vit dans ce pays-là, et qui a traversé ces époques. Parce que, pour lui, lui apprendre à se taire, c’est vouloir la protéger. Pour lui, le danger est en dormance et peut ressurgir à tout moment. »

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