Les impostures de l’IA | Dans la peau d’« influenceurs » virtuels

Des avatars créés rapidement par La Presse ont attiré plus de 1200 abonnés et plus de 1500 « J’aime » sur TikTok et Instagram en quelques semaines, ainsi que des centaines de commentaires et de messages privés. Or, seuls deux utilisateurs ont fait mention de l’intelligence artificielle (IA) sur nos comptes. Une expérience qui soulève des enjeux de littératie numérique, jugent des experts.
Publié à
L’expérience
La Presse a testé quatre avatars sur TikTok et Instagram afin de mieux comprendre l’environnement qui permet à l’IA de prospérer sur les réseaux sociaux. L’idée était de créer des personnages fictifs avec peu de moyens et rapidement, pour imiter un utilisateur lambda.
C’est en suivant les conseils du site Fanvue – auquel nous nous sommes inscrits gratuitement – que nous avons créé nos personnages. La plateforme de monétisation située à Londres, financée entre autres par la rappeuse Iggy Azalea, affirme sur son site internet avoir généré un demi-milliard de revenus à la faveur des influenceurs virtuels jusqu’à maintenant.
IMAGE TIRÉE D’UNE CAPTURE D’ÉCRAN DE FANVUE
Fanvue se targue d’être la plateforme de monétisation IA numéro 1.
La majorité des comptes payants y marchandent du matériel pornographique généré par l’IA. Or, les avatars doivent d’abord gagner la confiance d’internautes par l’entremise d’Instagram et de TikTok, sans laisser transparaître de contenu pour adultes, sous peine de bannissement par Meta et ByteDance. En aucun temps, La Presse ne s’est rendue à l’étape de créer ce genre d’images sur Fanvue.
Dès l’inscription, la plateforme nous accompagne pour que nous touchions nos « 100 premiers dollars en sept jours » et nous fait miroiter jusqu’à 10 000 $ par mois. L’« académie Fanvue » propose dans un cours en ligne de 39 étapes pour donner vie et richesse à un influenceur virtuel. Tout y est : de la création du modèle à sa mise en marché sur les réseaux sociaux en passant par des outils de clavardage automatisés.
Les personnages
La plateforme Fanvue suggère différents outils partenaires pour bâtir un influenceur IA. ModelClone permet par exemple, en quelques clics et contre quelques dollars, de sélectionner un modèle, un éclairage et un environnement. Il suffit ensuite de faire aller son imagination en inscrivant des consignes – des paroles ou des actions – dans le champ alloué au prompt (instruction générative).
IMAGE TIRÉE D’UNE CAPTURE D’ÉCRAN DE MODELCLONE
Créez votre influenceur IA en quelques minutes, promet la plateforme.
Notre choix s’arrêtera toutefois sur le portail Character.dyi, qui marchande un impressionnant portfolio de modèles virtuels. Chacun est assorti d’un descriptif détaillé, d’une vingtaine de photos libres d’utilisation et d’une série de prompts pour les faire bouger et parler dans des vidéos générées par ChatGPT, Claude, Gemini (que nous avons utilisé pour notre expérience) ou d’autres outils d’IA.
Character.dyi promet que chaque personnage n’a qu’un seul propriétaire ; une fois acquis, il disparaît du catalogue.
-
CAPTURE D’ÉCRAN TIRÉE DE CHARACTER.DYI
L’offre du portail Character.dyi comprend une vingtaine de photos par avatar. Ci-dessus, celles qui nous ont permis de créer le personnage de Jessica Anand.
-
CAPTURE D’ÉCRAN TIRÉE DE CHARACTER.DYI
Notre avatar Natasha Latour
-
CAPTURE D’ÉCRAN TIRÉE DE CHARACTER.DYI
Celui que nous avons baptisé Cooper Newman
-
CAPTURE D’ÉCRAN TIRÉE DE CHARACTER.DYI
Et notre influenceuse virtuelle Céline Moreau
1/4
Nous « achetons » et rebaptisons quatre avatars clés en main au coût de 49 $ US chacun ; Céline Moreau – une épicurienne française en visite au Québec –, Cooper Newman – un Anglais négligé qui documente sa mise en forme –, Natasha Latour – une Française qui chérit son célibat –, ainsi que Jessica Anand, yogiste et philosophe du dimanche.
La mise au monde
Fanvue donne des trucs pour déjouer les algorithmes de bannissement des réseaux sociaux, qui détectent et bloquent les utilisateurs ou les contenus qui violent leurs règles.
-
IMAGE TIRÉE DE CHARACTER.DYI
Nos personnages créés par l’IA : Céline Moreau…
-
IMAGE TIRÉE DE CHARACTER.DYI
Natasha Latour
-
IMAGE TIRÉE DE CHARACTER.DYI
Jessica Anand
-
IMAGE TIRÉE DE CHARACTER.DYI
Cooper Newman
1/4
Le compte Instagram de Céline Moreau sera d’ailleurs rapidement désactivé. Meta nous prie de confirmer notre identité en transmettant une photo, ce que nous ferons sans problème grâce à notre banque d’images. Le compte est réactivé, puis banni de nouveau le lendemain. Cette fois, l’algorithme de surveillance nous demande une vidéo en direct, test auquel nous échouerons. Nous parviendrons tout de même à recréer le profil de Céline Moreau.
Nos trois autres profils voient le jour sans souci sur Instagram et TikTok. Notre utilisation de l’IA est généralement détectée et affichée – en petit – par Instagram et TikTok, puisque nous n’avons pas utilisé de logiciel brouillant les marqueurs de détection dans nos contenus.
Les réactions
Céline Moreau et Natasha Latour ont la cote ; elles reçoivent une flopée de salutations et de compliments, en message privé ou dans les commentaires. Dans le lot, quelques insultes et des photos d’hommes.
« Céline, j’te kiffe grave meuf. J’aimerais bien te rejoindre et te baiser », écrit Marcel en envoyant la vidéo d’une femme qui se masturbe. « Est-ce pour toi 15 cm c’est petit ou pas pour un paff », demande un utilisateur en privé. « Tu restes où je passe te chercher si tu veux :) », ajoute un autre.
Natasha reçoit aussi des dizaines de propositions de correspondance et de rencontres. « Hi babe, would love to make love to you », annonce un certain Rick. « Miss Natasha savez-vous ce que j’aime chez vous les femmes européennes ? C’est votre tendresse et votre sincérité en amour », étale Jean.
IMAGE TIRÉE D’UNE CAPTURE D’ÉCRAN DE TIKTOK
Le compte TikTok de Natasha Latour, avatar créé par La Presse
Les six publications TikTok de Natasha cumulent 16 000 vues et environ 600 « J’aime ». Seule une utilisatrice tentera de calmer l’enthousiasme d’un certain Jacques qui se targue d’être « jeune d’esprit » et qui nous trouve « désirable ». « C’est de l’IA Papi ».
C’est une publication où notre avatar associe son célibat à la liberté qui attirera le plus de réactions. « Tes enfants vont t’haïr pour tout ce qui va découler de ton divorce », avertit Ed, entre autres insultes.
Sous une seule photo de Céline Moreau, qui apparaît sur une terrasse avec une autre amie IA, un utilisateur écrit « Holyyy AI ». Ce sera la deuxième et dernière mention de cette technologie dans les interactions suscitées par les quatre comptes que nous avons créés.
« On s’est habitués aux filtres et aux images retouchées », note la chercheuse Laurence Grondin-Robillard, professeure associée à l’École des médias de l’UQAM et spécialiste des réseaux sociaux. « Il y a eu la mode – et elle est encore là – de transformer n’importe quelle photo en photo professionnelle (autre posture, autre décor, moins de rides) avec l’IA. Ce côté fake, on l’accepte facilement. »
Monétiser la confiance
« Lorsque vous recevez des réponses à vos stories, des commentaires sous vos publications ou même des messages généraux dans votre boîte de réception, répondez-y, montrez-vous aimable, et si quelqu’un souhaite discuter, invitez-le à vous rejoindre sur Fanvue ! », conseille la plateforme.
Sur l’« Académie des créateurs », une page Discord créée par Fanvue, les membres exposent leurs avatars, échangent des conseils et affichent leurs gains. Plusieurs donnent raison à la plateforme et revendiquent des revenus de plus de 10 000 $ par mois, captures d’écran à l’appui. Ceux qui dépensent sont beaucoup moins loquaces ; aucun des utilisateurs repérés par La Presse n’a répondu à nos messages.
Dans de nombreuses pages Fanvue consultées par La Presse, seul un minuscule logo renseigne les futurs abonnés sur le recours à l’IA. « Les comptes des créateurs utilisant l’IA sont clairement signalés sur leurs profils, afin que les utilisateurs puissent identifier lorsqu’ils interagissent avec l’un d’entre eux », soutient le porte-parole de Fanvue, Alex Appleton, en précisant que l’entreprise respecte la loi européenne sur l’IA.
« Les créateurs sont tenus de respecter les politiques de Fanvue, poursuit-il. Tout manquement peut entraîner la suppression du contenu, une suspension ou une exclusion définitive. »
Pour des raisons éthiques, nous n’avons pas dirigé nos abonnés vers un site payant. Nous avons plutôt écrit à plusieurs utilisateurs qui sont apparus dans nos boîtes de messagerie sur Instagram et TikTok pour leur demander s’ils savaient que nous étions une IA.
« Non pas du tout », répond l’un d’eux. « C’est pas grave vous avez été honnête », écrit un autre. « Ah ben oui », laisse tomber le suivant. « Moi aussi, on va bien s’entendre », se moque Sylvain. Dans l’ensemble, notre dévoilement est accueilli avec indifférence ou scepticisme.
Vis-à-vis des contenus IA, « il appartient à chacun de définir sa propre limite », laquelle se traduira dans nos choix de société, souligne Jonathan Lemay, spécialiste de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux, et chargé de cours au département de communication de l’Université de Montréal.
Tant Mme Grondin-Robillard que M. Lemay plaident pour davantage d’éducation à la littératie numérique et y contribuent, sur les bancs d’école comme dans les médias.
50 $
Pour bâtir nos communautés, nous avons dépensé environ 50 $ par avatar sur l’outil de promotion TikTok. Chaque nouvel abonné nous coûtera environ 50 cents, tandis que plusieurs utilisateurs nous ont suivi de manière organique.
Lisez notre dossier « Trafic d’influences sur les réseaux sociaux » Lisez notre dossier « Une armée d’avatars pour vous faire acheter »
En savoir plus
-
- 66 %
- Proportion des Canadiens qui croient qu’ils peuvent repérer le contenu IA
- 87 %
- Proportion des Canadiens qui craignent d’éventuellement ne plus pouvoir repérer le contenu IA
Source : sondage publié par les firmes YouGov et MeltWater en 2026
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.